mardi 27 avril 2010

Cours n° 1 Athènes et Rome

Athènes et Rome jouent un rôle particulier dans l’imaginaire de l’Europe moderne. Ce sont en effet des villes qui ont eu, à l’époque de leur splendeur, entre la moitié du premier millénaire avant et après Jesus-Christ, une  réputation extraordinaire. Leurs édifices étaient  des archétypes de la beauté et leur organisation urbaine un modèle imité dans tout l'Empire.  Or cette organisation urbaine est étroitement liée à une organisation politique : c’est à Athènes que s’invente une forme de démocratie tandis que Rome explore les contours de ce quelle nomme la Res Publica.  Les villes traduisent dans leur organisation et leur décor la forme du politique. Les  édifices construits pour permettre aux citoyens de se réunir traduisent dans l’espace bâti les exigences de la démocratie tandis que les innombrables temples rappellent qu’il n’y a pas, dans la cité antique, de pouvoir autre que garanti par la faveur divine. 

Tant Athènes que Rome ne survivent pas aux invasions, à l’effondrement de leur système politique et à la christianisation de l’Europe. La Rome papale., en effet aura une signification toute différente d e la Rome antique. Le souvenir de ceux deux viles, cependant, demeure central dans la culture européenne. Les intellectuels et es artistes ne vont pas se lasser, des siècles durant, d’aller sur les ruines des deux villes disparues afin de réfléchir sur le sort des empires, la beauté de la cité  et les meilleurs formes d’organisation politique.

Nous verrons  dans les pages qui suivent d’abord ce qu’étaient les deux grandes capitales antiques, Athènes, puis Rome. Dans un second temps, nous lirons quelques textes écrits des siècles après leur disparition qui nous éclaireront sur le souvenir qu’elles ont laissé dans la culture européenne.

I. Athènes, mère des arts et de la démocratie

Les fonctions de la ville
Athènes, modèle de la ville grecque de l’antiquité en affiche les multiples fonctions, qui peuvent être lues dans l’organisation même des rues, des places, des temples.

C’est en premier lieu un ensemble d’espaces sacrés où sont honorés les dieux protecteurs puis les héros et grands hommes de la ville. Leurs temples, avec le temps, se multiplient et acquièrent une magnificence extraordinaire.

La ville a, par ailleurs, une fonction militaire : elle est entourée de remparts qui doivent être financés et gardés. Ils mettent à l’abri les richesses produites par le commerce et l’artisanat : la ville est un marché, et d’innombrables ruelles tortueuses rassemblent par spécialité les artisans.

La ville est aussi un espace civique. C’est la polis qui réunit des citoyens libres.  Il existe des lieux dédiés à l’exercice de la démocratie: assemblée du peuple, harangues, vote. A Athènes, comme plus tard à Rome, le bavardage informel et l’échange des nouvelles sur l’Agora font aussi partie de la vie civique.

La ville est encore un espace judiciaire où sont jugés les affaires des citoyens. En plein air, ou dans des édifices spéciaux, on entend plaidoiries, accusations, et les jugements sont rendus. Les étrangers – métèques- et les esclaves ne disposent d’aucun droit dans la ville. Quant aux citoyens d’Athènes, ils ne sont pas tous égaux mais les plus riches doivent contribuer aux besoins collectifs en offrant des fontaines, des temples, des édifices utiles à la communauté, des statues pour l’embellissement des lieux et la satisfaction des Dieux. 

La ville, en fin est un espace où se trouvent des théâtres et amphithéâtres : on y donne des représentations de théâtre et de musique qui ont une dimension sacrée et profane à la fois.  C’est aussi un centre d’éducation, et pour certains le centre d’une vie de plaisir dont le raffinement s’oppose à la campagne voisine. La réputation de ses temples et de ses statues en font même à la fin de la période classique un lieu de tourisme.

Les édifices et leurs fonctions

L’organisation même de la ville reflète ces différentes fonctions.

La ville nait sans aucun plan préconçu du rassemblement de villages installés les collines  autour de l’Acropole, la butte de Colonos Agoraios, la colline des Nymphes, celle de la Pnyx, le Mouseion, le Lycabette et l’Ardeios. A l’origine les maisons d’Athènes s’étendaient même sur la colline escarpée de l’Acropole avant que l’on y édifie le temple d’Athéna.

L’Acropole
En 450, à l'initiative de Pericles, on engage la reconstruction de l’Acropole, détruite  par une attaque des Perses. La ville dispose alors du trésor de ses alliés et d’un sculpteur de génie,  Phidias.  Sur l’Acropole, à côté des grands monuments du Parthénon, de l’Erechteïon, des Propylées, s’élève le petit temple d’Athéna Nikkè (vers 449-421).  Sur la pente méridionale de la colline, un théâtre aux gradins de bois est alors reconstruit en pierres. Le temple dédié à Athéna protectrice de la ville contient en son sein un serpent sacré qui ne doit pas quitter la ville. Là tout est ordonné au contraire de la ville basse, plus confuse.

Le quartier du céramique et l’Agora


La vie urbaine se concentre des la fin du VIIe siècle dans le quartier du céramique  au nord ouest. C’est là qu’est située la  place publique d’Athènes ou 'Agora du céramique', lieu de réunion à la fois religieux, politique et économique.  Là ont lieu la vente des produits de la terre et de l’industrie  et les transactions des marchands[1].
S’y tiennent aussi sur l’orchestra, ou place de danse, les premières représentations dramatiques en l’honneur de Dyonisios, dieu du théâtre.

Enfin c’est sur l’Agora que se tiennent les premières assemblées du peuple dans une enceinte qui, dans les premiers temps, est signalée seulement par des cordes: la perischoïnisma.  

L’Agora au Ve siècle n’était pas encore entourée de portiques de tous côtés ; elle était envahie de boutiques. Beaucoup étaient de simples baraques en planches couvertes d’une natte. Démosthène raconte que dans l’affolement qui suivit la nouvelle de  l’occupation d'une ville (Elatée)  par Philippe,  en 339 av JC,  on mit le feu à ces baraques pour faire place nette  en vue d’une réunion de l’Assemblée. Au IIe siècle avant notre ère deux grands portiques limiteront le côté sud et le côté est de l’Agora
Le colline de la Pnyx où se réunit le peuple
Avec la croissance de la ville les réunions politiques  émigrent vers la Pnyx (à l'ouest de l’aéropage) et les représentations  se déplacent au sanctuaire de Dyonisisos Eleuthere, sur les pentes au sud de l’Acropole. Seul le marché demeure sur l’Agora. Cependant les membres du Conseil et les prytanes y  ont leurs lieux de réunion et l’assemblée des citoyens peut s’y tenir à l’occasion.


Le long des Panathénées : des monuments religieux et civiques
La partie de la ville au nord de l’Acropole comporte un ensemble de monuments à la fois religieux et civiques. Parmi eux on trouve en premier lieu des temples dédiés aux divinités protectrices de la cité : à côté de la voie des Panathénées, dédiée aux processions religieuses, le temple très ancien de l’Héphasïstaïon en l’honneur du Dieu des enfers le forgeron Héphaïstos, puis rebaptisé Théséion, du nom d’un demi-Dieu Thésée ; pus loin, le portique royal ou portique de Zeus et  le temple d’Apollon Patrôs,;enfin le Metrôon ou sanctuaire de la mère des Dieux (Cybele),  dans lequel sont entassées les archives publiques .

S’y trouvent aussi les édifices  qui abritent la vie politique:  le Bouleuterion où se réunit le Conseil des Cinq Cent et la Tholos, monument rond où s’assemblent les cinquante prytanes qui forment la commission permanente du Conseil, et où ils prennent leurs repas. De l’autre côté à une certaine distance de la même voie des Panathénées se trouvent  d’autres temples: l’autel des douze dieux de l’Olympe, que l’on considére comme le centre officiel de la ville ; le temple d’Ares, Dieu souterrain ; et le monument des héros éponymes qui ont donné leur nom  aux dix tribus de Clisthène – source de l’organisation politique de la ville.

Cette dernière repose sur une forme de gouvernement aristocratique qui confie le pouvoir aux représentants des familles anciennes de la ville. Leur prééminence est contrebalancée par le pouvoir d’assemblées populaires où tous les citoyens, recensés en fonction de leurs revenus, peuvent voter. De nombreuses fonctions importantes sont occupées à la suite d’un tirage au sort – qui représente la volonté des Dieux, et pour un temps très court afin d’éviter l’accaparement du pouvoir.

Les fonctions civiques
Les citoyens sont tenus de s’acquitter de leurs devoirs civiques, en votant lorsqu’ils en sont requis ,et d’assumer les charges de la cité. La surveillance du patrimoine public (fontaines, rues, remparts) incombait anciennement à l’aréopage, conseil formé des archontes sortis de charge qui siégeaient sur la colline de l’Ares près de l’Acropole.  Apres Périclès, cette fonction est assurée par le Conseil des Cinq Cent, bientôt aidés d’un corps de fonctionnaires spécialisés. Ils assurent la surveillance du marché[2]  , protègent les acheteurs contre les poids faussés et ont aussi la charge de la police de la ville ; surveillance des courtisanes, enlèvement des ordures, protection contre les empiètements des riverains, constructions, fêtes. Encore au IIIe siècle les rues sont étroites, boueuses et pas éclairées la nuit. Dans cette ville méditerranéenne, le problème de la construction des fontaines est essentiel. Il est confié à un personnage riche, non pas tiré au sort mais élu, qui doit alimenter en eau Athènes et toute l’Attique.

Le rempart et le Pirée
Au VIe siècle une enceinte enferme l’Acropole et le quartier du céramique et se raccorde aux « longs murs » qui protègent la route vers le port du Pirée. Le Pirée fut organisé d’abord par Thémistocle. On dit que, pour le construire, les Athéniens firent appel au géomètre et philosophe Hippodamos de Milet qui serait le père des plans urbains « géométriques » où toutes les rues se coupent à angle droit. En réalité le plan du Pirée n’est pas très rigoureux mais le domaine public y est bien délimité.

Académie et Lycée
Athènes est la capitale intellectuelle du monde antique. Les parcs suburbains des gymnases (l’Académie à l’Ouest, le Kynosargues au sud, et le Lycée à l’est) font l’admiration des visiteurs. Ces endroits sont célèbres pour l’ombre de leurs arbres et la fraicheur des eaux. L’Académie au delà du cimetière du céramique  est un bois d’olivier où se trouvent des autels aux dieux Hermès, dieu des gymnastes et Eros dieu de l’amour. On y trouve des palestres.  En 387 Platon y inaugure un enseignement régulier. Le Lycée, à l’est d’Athenes, qui servira d’école à Aristote montre de beaux arbres, des sources et du gazon où l’on peut s’étendre. Dans ces espaces privilégiés s’épanouit la raison et la philosophie, associée au le culte de la beauté du corps  masculin.

La ville d’Athènes est donc un ensemble hétéroclite qui comporte d’une part le cœur urbain traditionnel d’une ville des bords de la méditerranée, un entrelacs de ruelles étroites bordées de boutiques et d’ateliers d’artisans et d’autre part une ensemble de temples magnifiques, aux proportions parfaites, ornées de statues qui emportent l’admiration de tous les contemporains. L’Agora, ainsi que les lieux où se dit la justice et où se réunit l’assemblée des citoyens, donnent une forme architecturale à la vie démocratique. Enfin le lycée et l’Académie gardent le souvenir des philosophes qui y ont enseigné et rappellent que l'on est dans une société où s'on honorela raison, la dispute et le discours.
Ces souvenirs demeurent attachés à l’image d’Athènes bien après sa décadence. Ils  deviennent un élément fondateur de l’idée même de la ville en Europe. Avant même l’époque moderne, ils impressionnent durablement les Romains.

II. ROME, l’Urbs par excellence





Rome est la capitale d’un empire qui règne et est accepté sur l’Occident  pendant 800 ans. L'empire  à son apogée  (Ier-IIe siècle) créée une civilisation unifiée de la frontière écossaise  à l’Euphrate et des bords du Rhin aux plaines d’Afrique du Nord. Son écroulement au Ve siècle sous le coup des invasions dites « barbares » va être vécu comme l’effondrement de la civilisation.

La ville tient une place centrale dans la civilisation romaine.  Rome est le modèle absolu, fondateur.  Sa structure, son organisation, les édifices, les usages urbains sont étroitement liés au modèle politique romain. Ce dernier évolue. A l’origine, la royauté emprunte aux modèles étrusques et  aux formes de pouvoir religieux et militaire des civilisations de l’âge du bronze en Italie. Puis la république explore des modes de démocratie directe : les citoyens romains sont appelés à voter à intervalle régulier pour élire leurs chefs selon des procédures fixées et très élaborées. Enfin, lorsque l’étendue des territoires contrôlés par la civilisation romaine s’est accrue démesurément, le pouvoir passe aux mains d’un empereur, chef religieux et militaire dont la succession devient plus ou moins héréditaire, sans que les fonctions politiques électives aient entièrement disparu : les sénateurs se réunissent toujours sur les bancs de la Curie tandis que les  tribuns du peuple assurent des fonctions de plus en plus formelles.












Ces formes politiques sont inscrites dans la  forme de la ville. 

Le Forum
Le lieu central de la vie politique est, à Rome, le Forum.  C’est un espace inséré au pied de la plus importante colline de la ville, qui porte le Temple de Jupiter capitolin.  C’est là que les citoyens romains sont rassemblés pour les actes de la vie civique, mais c’est aussi là que se trouvent les lieux sacrés liés à la fondation de la ville et les temples les plus anciens, dont les fonctions sont à la fois religieuses et civiles (on y conserve les archives).

Lieux sacrés archaïques
De la période archaïque des rois-prêtres datent des lieux sacrés dans l’espace urbain et des temples  qui abritent des cérémonies très anciennes : par exemple le pomerium est un espace sacré dans lequel on ne peut pas construire. "Tabou" aussi le temple des vestales, gardiennes du feu sacré qui ne doit pas s’éteindre. Ou  encore le temple de Janus, dieu au deux visages. Sa 'chapelle' comporte deux portes, ouvertes en temps de guerre et  fermées en temps de paix.

De la période républicaine datent des édifices liés au fonctionnement des assemblées. Non pas les lieux même de l’élection, qui se faisait dans une vaste plaine non bâtie capable d’accueillir tous les hommes de la cité, mais les lieux du débat civique. ce dernier prend place notamment à la Curie où se rassemblent les sénateurs.

La Curie et le Sénat
De la Curie Pierre Grimal[3]  écrit « le centre politique de  Rome se trouvait au pied du capitole. L’un des monuments les plus vénérables en était la Curie, où se rassemblait ordinairement le Sénat. La tradition voulait qu’elle eût été  construite par le roi Tullus hostilius : pour cette raison on l’appelait Curia Hostilia. Elle demeura longtemps en service  et c’est sur ses gradins que se déroulèrent toutes les séances historiques de la république. Agrandie par Sulla, brûlée en 52 avant Jésus-Christ, elle fut définitivement remplacée après les ides de Mars par une salle nouvelle dont César commença la construction  mais qui ne fut achevée que par les triumvirs et dédiée par Octave en 29…
Avec sa façade austère, ses portes de bronze (les portes originales furent transportées au Latran au début du XVIIe siècle), elle forme une masse imposante,…mais on ne peut s’empêcher de comparer à l’immensité de l’Empire la relative étroitesse d’un lieu où une poignée d’hommes décidait du sort des provinces.

Le Comitium et le Forum
Les citoyens ayant le droit de vote s’assemblaient, au début de la république, dans le Comitium devant la Curie, espace relativement étroit et religieusement consacré. En 145 av JC cette assemblée se déplace au Forum beaucoup plus vaste et non consacré : ce déplacement marque le début de l’émancipation de la plèbe romaine : ce sont tous les citoyens de la ville, même pauvres, qui peuvent élire leurs  magistrats.

Le Comitium, espace sacré des premiers rassemblements était dallé et comportait un figuier sacré dont la tradition disait que c’était celui aux pieds duquel s’était échoué le berceau de Romus et Romulus fondateurs de la ville. Ce figuier était réputé s’être transporté là par miracle depuis le Palatin.

Le Forum était un espace mixte, lieu des assemblées politiques et du commerce.  On y donna aussi pendant longtemps des jeux funéraires et des combats de gladiateurs : dans ce cas les spectateurs montaient sur les toits des boutiques et maisons voisines.

Les tribunes aux harangues
Le Comitium était bordé de la célèbre tribune aux harangues  appelée les Rostres parce qu’elle était ornée des proues de navires  capturés en 338 av JC après la victoire contre les marins d’Antium.  Selon le côté sur lequel se trouvait l’orateur, il pouvait s’adresser à une assemblée massée sur le Comitium ou bien une simple foule, pour une simple réunion d’information massée sur le Forum. Plus tard sous Auguste une immense tribune aux harangues  occupera l’extrémité ouest du forum. L’orateur se présentait entouré de ses amis.

Activités commerciales
Dans la Rome républicaine le forum n’était pas uniquement destiné aux activités officielles : on y trouvait aussi une double rangée de boutiques. On disait que les  tabernae vetere, au sud, abritées du soleil,  remontaient au roi Tarquin l’ancien. Peu à peu elles furent réservées aux changeurs. Les autres commerces se trouvaient dans divers endroits de la ville : grand marché couvert pour les  bouchers et marchands de poisson  au nord du forum marché aux herbes  sur les pentes du Capitole, forum boarium marché aux bœufs près de l’embouchure du Tibre,…

Activités religieuses 
Le Forum était traversé  dans toute sa longueur par la Voie sacrée que suivaient les processions pour se rendre du Grand Cirque  au Capitole. Il était aussi le centre des activités religieuses, qui avaient pour la plupart une dimension civique, et sur le Forum on voyait un grand nombre d’édifices dédiés à des dieux très anciens et dotés par ailleurs d’une fonction administrative.

Temple de Vesta
Le temple de Vesta n’était à l’origine qu’une hutte ronde où brûlait le foyer symbolique de la cité. On y conservait une très ancienne statue venue d’Orient, le Palladion, qu’Énée était censé avoir amenée avec lui. Seules les Vierges vestales et le Grand Pontife pouvaient voir les Pénates du peuple romain. De leur conservation dépendait le salut de Rome. Ce temple était à l’origine entouré d’un bois  et la maison des vestales demeura une maison à cour centrale d’un plan primitif.

Temple de Saturne
Au début de la République deux autres temples furent élevés en bordure du Forum : celui de Saturne et celui de Castor et Pollux. Le premier, sensiblement contemporain du temple étrusque de Jupiter capitolin est consacré à une divinité assez mystérieuse qui passait pour avoir auparavant régné sur le Latium et présidait à la fécondité de la terre. Ses fêtes se célébraient aux environs du solstice d’hiver (comme les carnavals médiévaux).Le monde était alors inversé : les esclaves prenaient la place des maîtres, c’était partout désordre et réjouissances. A l’origine on offrait sans doute des sacrifices humains à Saturne ; ils avaient été remplacés par des mannequins d’osier qu’on promenait avant de les noyer cérémoniellement dans le Tibre le 16 mai. Saturne était aussi lié à l’abondance (Ops) et on entreposait dans son temple l’or de la cité. Tout près, un espace sacré qui ne fut jamais recouvert comprenait un autel dévolu au culte de Vulcain, dieu du feu et des forgerons.

Le Temple  de Castor et Pollux avait été fut construit et dédié après une bataille  gagnée par les Romains au lac Régille.en 499 av . JC. Il s’adressait à l’origine à un démon cavalier protecteur des Equites, les combattants les plus riches de la ville qui allaient prendre le pouvoir dans la ville à peu près à cette période. Il fut ensuite consacré à deux jumeaux  de la mythologie grecque, les Dioscures, grâce sans doute à une assimilation à une source voisine consacrée à une divinité des eaux étrusque Juturne. Ce temple devient le lieu où l’on traitait les affaires administratives de la classe des citoyens romains appelés «  chevaliers ». On y conservait en particulier les tablettes  accordant depuis 340 av. JC le droit de cité romaine aux chevaliers de Campanie.

Aux yeux des citoyens romains le forum rappelait  ainsi l’évolution de la cité. Sur chaque édifice une dédicace gravée dans la pierre rappelait son origine et garantissait la pérennité d’une institution ou d’un rite.

Les portiques et les basiliques
Le forum est aussi le lieu d’une intense vie sociale à dimension politique dans la mesure où les citoyens les plus pauvres sont les obligés des grandes familles. Le début du second siècle avant notre ère est marqué par un fait important : l’introduction et la généralisation des portiques. Le modèle est grec. Les premiers sont établis en 193 près du port sur le Tibre.  Puis d’autres sont construits sur le champ de mars. Il est probable que ce fut là le premier essai pour tracer une grande voie marchande couverte sur tout son parcours et bordée de boutiques et d’échoppes.

A la même époque le censeur Caton édifie sur le Forum la première basilique. C’est selon l’étymologie grecque un portique royal, un hall rectangulaire dont le toit est soutenu par les rangées de colonnes. Pendant longtemps les basiliques n’abritent que les rencontres des particuliers puis les tribunaux qui continuaient à siéger en plein air s’y déplacent, sur le modèle de l’Asie mineure. La basilique Aemilia borde encore le côté nord du Forum.  Peu à peu plusieurs basiliques  complètent le forum. Le Tabularium  chef d’œuvre d’architecture hellénistique dans le  Latium  fermera le quadrilatère

Vers 180 l’antique place quasi rustique est devenue une agora hellénistique.

Du vieux forum demeurent cependant quelques traits. En premier lieu les boutiques ; d’autre part un « bric à brac sacré ». «  Le bric à brac sacré du Forum évoque plus à notre imagination l’Acropole d’Athènes, écrit Pierre Grimal,  que l’agora un peu froide et un peu trop rationnelle de Priène ou de Millet. « 

Le Marsyas
Le passé religieux de la ville subsiste. Certains rites curieux sont attachés à tel ou tel monument,  par exemple une statue de Silène (appelée à Rome le Marsyas » se dresse près d’un enclos où poussent trois arbres : un figuier, un olivier et une vigne. Ce Marsyas est nu, chaussé d’un bonnet phrygien et chaussé de sandales. Comme le bonnet phrygien est le symbole de la liberté, les esclaves affranchis viennent toucher cette statue et lui donner des couronnes de fleurs. Certaines villes qui obtiennent le droit italique (sorte de droit de cité) élèvent sur leur forum elles aussi un «  Marsyas ».
Le temple de Janus, en fait une chapelle près d’un arc au nord du forum,  abrite la statue aux deux têtes. Lors des invasions barbares le peuple exigea que l’on rouvrit les porte pour que la divinité vînt au secours de la ville.

La dernière divinité installée au forum fut le dictateur César. Après son assassinat on brula son corps puis on construisit un autel et un temple. Enfin l’Empereur Auguste bâtit la Basilique Julia et le forum fut «  fermé.



Arcs de triomphe
Pendant l’Empire l’aspect du forum changea peu. Les empereurs élevèrent des arcs de triomphe pour commémorer leurs victoires. L’arc de Septime Severe domine toujours le Comitium. D’autres ajoutèrent des colonnes.


Les nouveaux forums impériaux
Comme le forum était devenu trop petit  César décida d’en faire construire un autre au nord de la Curie. Sa conception nouvelle était destinée à transformer radicalement la suite de l’architecture urbaine.  Désormais tous les forums impériaux seront établis devant le temple de la divinité dont se réclame plus particulièrement l’empereur régnant. : venus pour César, mars pour Auguste.  Pour les construire on rachète des maisons privées que l’on demolit. Auguste fait placer sur les côté de «  son » forum les statues des grands hommes et généraux romains depuis  Énée et les rois albains : ils s’ajoutent en protecteurs tutélaires de la cité aux divinités.  Vespasien construit un forum devant un temple assorti d’une vaste bibliothèque et d’un jardin.

Le forum de Trajan est conçu par un  Syrien hellénisé, l’architecte Apollodore de Damas.  Il juxtapose un centre commercial et un centre judiciaire et intellectuel. Il est financé par le butin conquis sur les Daces. On rachète tout l’espace on démolit les maison et on entaille la colline pour faire de la place . On enlève 38 m de terre.  L’espace fait 210 m sur 160. On y trouve une voie monumentale, un arc de triomphe, au milieu une statue équestre de l’Empereur.  Une basilique immense, la basilique Ulpia, décorée de marbres de couleur. La décoration intérieur est magnifique : marbres blancs de Luna à l’intérieur pour accroître la clarté, marbres du Pentélique pour les frises au dessus des colonnes

Autres lieux  de sociabilité, les thermes sont des lieux de réunion et le cirque un lieu de loisir. Le cirque de Rome est organisé à l’origine pour y faire des processions et des courses de chevaux. Les empereurs y donnent d’autres jeux : chasses simulées ou combats de fauves.  On y construit des loges, des rangées de sièges, on l’orne de statues. Auguste après la victoire d’Actium y dresse la spina, obélisque ramené d’Egypte. Constantin y fera dresser un autre obélisque ramené de Thèbes[4]

Le Colisée
Les combats de gladiateurs étaient une tradition campanienne ( et plus particulièrement Samnite) et représentaient un adoucissement des sacrifices humains autrefois pratiqués sur la tombe de grands personnages . la république ne les encourage pas. En 29 av JC on construit le premier amphithéâtre de pierre pour ce genre de spectacles  à Rome. A l’époque de Néron «  les jeux sont devenus une nécessité politique, un moyen pour l’empereur d’occuper  les loisirs de la plèbe urbaine et satisfaire ses instincts de violence. »[5] Vespasien fera construire le Colisée inauguré sous le règne de Titus en 80.  Ce fut l’occasion de cent jours de jeux et de spectacles : batailles navales, combats d’hommes et d’animaux, courses…L’empereur fit aussi distribuer des billets qui comportaient l’indication d’un présent. Le propriétaire n’avait qu’à se présenter aux bureaux de l’Empereur pour obtenir un esclave ou des vêtements précieux ou de l’argenterie…

Théâtres
Rome possède très tôt des théâtres construits à l’imitation de ce qui se voyait dans les villes hellénisées  de l’Italie méridionale . Les premiers théâtres sont en bois et les spectateurs debout car on craint que trop de goût pour le théâtre n’amollisse le peuple. Au milieu du premier siècle avant JC on bâtit le premier théâtre en pierre à Rome  avec des gradins où l’on pouvait s’asseoir, dominés par un temple à Vénus.

Les thermes
Les thermes dérivent de la palestre grecques et sont imités de ceux de Campanie. Les thermes de Caracalla sont les plus vastes. Ils comprennent des cours destinées à l’entraînement de la jeunesse et des piscines et des bains d’eau chaude et froide. Ils étaient complétés par des jardins, des portiques, des bibliothèques : c’était des lieux où l’on flânait, se rencontrait, discutait es affaires politiques de la cité. C’est la marque d’un grand empereur que de fournir des lieux magnifiques et commodes pour ces activités.

Le Palatin
Sur le Palatin se développent des palais somptueux à l’époque impériale.

Au total, la ville n’obéit à aucune rationalité. A part les forums impériaux, la ville n’est pas organisée selon un plan rationnel. Des voies anciennes s’écartent du centre et des maisons s’insèrent  dans les espaces libres, parfois de plusieurs étages. La seule tentative d’un urbanisme rationnel échoue. Quand César s’aperçoit que des constructions privées commencent à empiéter sur le champ de mars espace réserve aux réunions des Comices centuriates et d’entraînement des jeunes recrues militaires il conçoit le plan de détourner le cours du Tibre pour annexer à la ville un espace (actuellement les prati) nouveau. Mais il meurt et des présages funestes se produisent. On abandonne le projet[6]… Cependant Rome est un exemple de bonne gestion urbaine dans d’autres domaines : ceux de l’eau et des égouts.

Des aqueducs et des égouts efficaces
Apporter l’eau à Rome se fait par de grands aqueducs, marque de puissance et d’ordre. C’est normalement un sénateur de haut rang qui en a la responsabilité et à un certain moment, un familier de l’empereur.  Le premier aqueduc est construit en 312 avant JC  avec des techniques empruntées aux villes grecques d’Italie du sud par le censeur Appius Claudius, le même qui trace de Rome à Capoue la célèbre voie Appienne. Sous la république trois autres aqueducs sont construits, dont l’un utilise le principe du siphon. Agrippa réorganise tout le système et construit les aqueducs à arches qui traversent la campagne romaine[7].  Il y a dans la ville trois égouts principaux : sous le forum (cloaca maxima) sous le grand cirque et  sous le champ de mars qui sont aussi des systèmes de drainage des zones basses. Ailleurs on compte sur le débordement des fontaines publiques, très nombreuses. Vers la fin du Ier siècle apres JC la ville comptait un million d’habitants qui  consommaient près d’un million de M3 en 24 H.
Moins réussie est la gestion des habitations populaires. Les insulae se dressent sur plusieurs étages et les moins bien bâties s’écroulent sur leurs habitants. Un règlement en limite la hauteur à 20 m puis 18 m (! ) sous Trajan. A la fin de l’Empire il existe  46 602 insulae recensées à Rome et 1790 domus seulement. Celles qui abritent les citoyens aisés présentent une certaine recherche esthétique dans le rythme des fenêtres des façades et des porches. Là naît le modèle de la façade sévère en brique disséminée ensuite en Gaule .


La vie politique
Tous ces lieux sont liés à la vie politique ; le citoyen romain a des droits politiques formalisés à l’époque de la République.  Le fondateur mythique de la ville s’est entouré du conseil des  patres, origine du sénat. Ensuite le personnage auquel est conféré le pouvoir est choisi par l’Assemblée du peuple mais ce sont les sénateurs qui lui octroient le pouvoir (imperium).  Pendant la république, ce choix du peuple est  traduit par le rassemblement des Comices centuriates : l’ensemble des citoyens romains est divisé en groupe – les centuries ; ces dernières rassemblées  sur le champ de mars votent de façon formelle même si la réalité du pouvoir  est contrôlée par les aristocrates du Sénat. L’ensemble de ces dispositions a une dimension religieuse : il faut que le processus du vote ait eu lieu pour que  magistrat en charge du pouvoir puisse y renoncer le transmettre à son successeur.

Par ailleurs, le pouvoir après la période royale est divisé entre deux magistrats égaux annuels qui deviendront avec le temps les consuls. Le sénat, conseil permanent, détient les prérogatives de l’Etat moderne. Il choisit les consuls, détient l’autorité permanente, est formé des chefs de famille anciennes et de nouveaux inscrits.  Au début il se prononce sur les lois après leur vote par les assemblées populaires. Au IVe siècle on renverse le principe : le sénat a l’initiative des lois ; soumises au vote populaire elles sont adoptées presqu’automatiquement grâce au principe du vote par centurie… Le sénat reçoit aussi les ambassadeurs, contrôle les finances allouées aux généraux, envoie des représentants permanents dans les provinces de l’Empire., autorise les aliénations de biens publics et  notamment le partage de la terre entre colons. Les juges sont tirés au sort parmi les sénateurs.

La  vie dans la cité 
Pierre Grimal insiste sur l’importance des conversations au forum, au sortir de la Curie, au point que Caton a dû construire une basilique pour mettre à l’abri des intempérie les bavards. Les hommes importants doivent reconnaître personnellement tous les gens rencontrés au Forum. Le petit peuple vient y jouer aux dés ou à des jeux, écouter des conférences en plein air – on se souvient du passage de philosophes grecs – ( p. 364)  qui firent scandale en 154 en démontrant l’importance de la Justice … puis son contraire.

III. Athènes et Rome dans l’imaginaire européen

La postérité d’Athènes
Il n’est pas possible de résumer la postérité d’Athènes dans l’imaginaire européen tant la ville des philosophes, berceau de la démocratie et de l’art classique  est présente  chez les écrivains, les philosophes, les artistes.

On choisira un texte  dû à un grand écrivain français du milieu du XIxe siècle, la «  Prière sur l’Acropole » d’Ernest Renan.

Ernest Renan
Ernest Renan est un philosophe français du milieu du XIXe siècle. Il est né en Bretagne et a été éduqué dans la perspective de devenir prêtre, dans un catholicisme rigide. Alors qu’il achève des brillantes études de prêtre à Paris, il perd la foi et décide de se consacrer à la philosophie. Il commence un travail très important d’analyse critique  et historique de la Bible et des textes des apôtres, ce qui lui donne une connaissance intime de la civilisation de la Grèce classique. Nommé au collège de France il fait scandale à sa première leçon en disant « Jésus, cet homme extraordinaire ». Sa recherche sur la civilisation grecque l’amène à faire ce qui est alors très rare un voyage à Athènes et à Jérusalem. A Athènes, il  est ému par les vestiges de la ville antique, alors à l’abandon.  Il écrit ce texte magnifique qui associe la beauté des lieux à la justesse de la philosophie et à la raison.  C’est un thème classique  de la philosophie grecque que d’associer beauté et vérité.

D’autres voyageurs du nord de l’Europe, notamment des Allemands (Nietzche) vont chercher à leur tour à retrouver dans l’émotion du contact direct avec les temples, la ville, la beauté du ciel et de la nature, une expérience qui allierait la beauté et la raison et qui serait une alternative à l’héritage chrétien vécu comme étant celui de l’Europe du nord .

La postérité de Rome

En ce qui concerne Rome, les trois textes que nous avons retenus illustrent le souvenir qu’a laissé dans la pensée occidentale la ville de Rome dans sa dimension urbaine et politique.

1° Tite Live pp. 25-41- le texte de Tite Live est un classique de l’éducation à la langue latine. Il souligne le caractère obscur de la Rome des premiers temps, et la façon dont politique et religion se mêlent inextricablement dans les récits des premiers temps. On notera le scepticisme rationnel de l’historien romain lui même : Tite Live lui même ne croit plus à ces histoires. Les courts récits ici rapportés vont former le fonds iconographique de la peinture européenne. Il faut aujourd’hui des ethnologues pour en déchiffrer le sens en les rapportant aux rites magiques des sociétés indo-européennes.

2° Margueritte Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, pp. 154-161

Le texte de Marguerite  Yourcenar illustre  un autre aspect de l’héritage romain dans la pensée européenne : la ville semble être le berceau d’un rationalisme sceptique fait de mesure et de modération. Ce texte illustre ce qui fait le citoyen : le goût de la décence morale et civique.

L’auteur :  Marguerite Yourcenar est née en Belgique.
Elle commence à publier dans les années 1930 des écrits  inspirés de l’Antiquité (La Nouvelle Eurydice, Grasset, 1931).  Parmi ses ouvrages très diffusés il y aura Alexis ou le traité du vain combat – Le coup de grâce Galllimard 1971 et L’œuvre au noir (1968). Les Mémoires d’Hadrien paraissent en 1958.

L’ouvrage : Le récit est écrit à la première personne. Le narrateur est Hadrien, empereur de Rome. Au seuil de la mort il écrit à un ami  de dix-sept ans et peu à peu «  forme le projet de  raconter sa vie. Ce n’est pas un récit officiel mais la réflexion sincère d’un homme d’expérience, imprégné de philosophie stoïcienne, mais qui fut  un grand amoureux d’ hommes comme de femmes, un grand chasseur, un homme d’état  avisé, un grand général.
Marguerite Yourcenar projette dans son personnage une réflexion personnelle : Hadrien sous sa plume s’adonne à un exercice d’introspection où il s’efforce avec une honnêteté scrupuleuse de démêler les mobiles qui l’on fait agir mais aussi où il essaye de donner à comprendre les mobiles de ses actions et son jugement sur les hommes. Il est le représentant d’une pensée humaniste, éloignée des religions nouvelles mais profondément imprégné par les valeurs de la Rome traditionnelle, même si comme empereur, il a contribué à en détruire les institutions.
Connaisseuse érudite de l’histoire antique et de l’histoire romaine, Marguerite Yourcenar s’essaye ici à la reconstitution de ce que pouvait être la mentalité d’un Romain de l’aristocratie au xx siècle.

La langue 
Le Français dans lequel est rédigé ce livre est imprégné de tournures grammaticales et de constructions empruntées à la langue latine. Le style de Marguerite Yourcenar rappelle – et c’est délibéré - les traductions faites au XIXe siècle ou au début du XXe siècle, des textes latins. Ces traductions faisaient partie de l’éducation classique. Les phrases  n’appartiennent ni au Français parlé ni au Français contemporain mais une langue très particulière, soutenue, à laquelle les balancements et les oppositions, empruntés à la grammaire latine donnent une saveur particulière. Le texte, en outre est  parsemé de mot qui existent en français mais qui font directement référence à des réalités du monde romain (un laticlave). Ces termes étaient compris des lecteurs cultivés dans les années 1960 au moment de la publication du livre mais ils commençaient à donner un ton légèrement exotique au récit pour des lecteurs – de plus en plus nombreux – n’ayant pas reçu d’éducation classique.

Le passage sélectionné.
Le passage ici sélectionné a été choisi parce qu’il  illustre la dimension symbolique et politique des détails matériels de la vie à Rome. On y parle des encombrements de la Via sacra, des spectacles du Cirque (Circus maximus) et de la façon de s’habiller dans la ville tout autant que de citoyens romains, d’esclaves et de l’Empereur. La façon d’habiter la ville conserve à Rome une dimension civique. 

«  On m’accuse d’aimer peu Rome. Elle était belle pourtant, pendant ces deux années où l’Etat et moi nous essayâmes l’un l’autre, la ville aux rues étroites, aux Forums encombrés, aux briques couleur de vieille chair. Rome revue, après l’Orient et la Grèce, se revêtait d’une espèce d’étrangeté qu’un Romain,  né et nourri perpétuellement dans la ville, ne lui connaîtrait pas. Je me réhabituais à ses hivers humides et couverts de suie, à ses étés africains tempérés par la fraicheur des cascades de Tibur etd es lacs d’Albe, à son peuple presque rustique, provincialement attaché aux sept collines, mais chez qui l’ambition, l’appât du gain, les hasards de la conquête et de la servitude déversent peu à peu toutes les races du monde, le Noir tatoué, le Germain velu, le Grec mince et l’Oriental épais. Je me débarrassais de certaines délicatesses : je fréquentais les bains publics  aux heures populaires ; j’appris à supporter les jeux, où je n’avais vu jusque là que gaspillage féroce. Mon opinion n’avait pas changé : je détestais ces massacres où la bête n’a pas une chance ; je percevais pourtant peu à peu leur valeur rituelle, leur effet de purification tragique sur la foule inculte ; je voulais que la splendeur des fêtes égalât celle de Trajan avec plus d’art toutefois, et plus d’ordre. Je m’obligeais à goûter l’exacte escrime des gladiateurs, à condition toutefois que nul ne fût forcé d’exercer ce métier malgré lui. J’apprenais, du haut de la tribune du Cirque, à parlementer avec la foule par la voix de ses hérauts, à ne lui imposer silence qu’avec une déférence qu’elle me rendait au centuple, à ne jamais rien lui accorder que ce qu’elle avait raisonnablement le droit d’attendre, à ne rien refuser sans expliquer mon refus[8]. Je n’emportais pas comme toi mes livres dans la loge impériale : c’est insulter les autres que paraître dédaigner leurs joies. Si le spectacle m’écoeurait, l’effort de l’endurer m’était un exercice plus valable que la lecture d’Epictète.
La morale est une convention privée ; la décence est une affaire publique ; toute licence trop visible m’a toujours fait l’effet d’un étalage de mauvais aloi. J’interdis les bains mixtes cause de rixes presque continuelles[9] ; je fis fondre et rentrer dans les caisses de l’Etat  le colossal service de vaisselle plate  commandés par la goinfrerie de Vitellius. Nos premiers Césars se sont acquis  une détestable réputation de coureurs d’héritages : je me fis une réputation de n’accepter pour l’Etat ni moi-même aucun leg sur lequel des héritiers directs pourraient se croire des droits. Je tâchai de diminuer l’exorbitante quantité d’esclaves de la maison impériale, et surtout l’audace de ceux-ci par laquelle ils s’égalent aux meilleurs citoyens, et parfois les terrorisent : un jour, un de mes  gens adressa avec impertinence la parole à un sénateur ; je fis souffleter cet homme[10]. Ma haine du désordre alla jusqu’à faire fustiger en plein Cirque des dissipateurs perdus de dettes[11]. Pour ne pas tout confondre, j’insistais, en ville, sur le port public de la toge ou du laticlave[12], vêtement incommode, comme tout ce qui est honorifique, auquel je ne m’astreins moi-même qu’à Rome. Je me levais pour recevoir mes amis ; je me tenais debout durant toutes mes audiences par réaction devant le sans-gêne  de l’attitude assise ou couchée[13]. Je fis réduire le nombre insolent d’attelages qui encombrent nos rues, luxe de vitesse qui se détruit lui-même car un piéton prend l’avantage sur cent voitures collées les unes au autres le long des détours de la Voie sacrée[14]. Pour mes visites, je pris l’habitude de me faire porter en litière  jusqu’à l’intérieur des maisons privées, épargnant ainsi à mon  hôte la corvée de m’attendre ou de me reconduire dehors sous le soleil ou le vent hargneux de Rome[15].
Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien, pp. 154-161

3° Taine : méditation sur le forum devant les ruines de Rome

Le troisième texte est du à un écrivain français du XIXe siècle, Hippolyte Taine.

L’auteur : Hippolyte Taine.
Il est un professeur sous le Second Empire. Entré le premier à l’Ecole normale supérieure. Il  est en conflit avec l’Académie et l’administration de l’enseignement à cause d’idées novatrices. Il sera pourtant professeur d’histoire de l’art et d’esthétique à l’Ecole des beaux Arts.
Il voyage en Italie  ce qui fait partie de la formation de tous les artistes et intellectuels de son temps. Il en rapporte un récit de voyage qui obtient un grand succès de librairie.  Son style élégant excelle à traduire des impressions délicates construire de courtes scènes où il fait partager ses émotions au lecteur.

Le passage à commenter : 
… « Le Forum est à deux pas. On y descend  et on s’y  repose. Le ciel était d’une pureté parfaite ; les lignes nettes des murs, les vieilles arcades en ruine, posées les unes sur les autres, se détachaient sur l’azur comme si elles eussent été marquées avec le plus fin crayon ; on prenait  plaisir à les suivre, à revenir, à les suivre encore. La forme, dans cet air limpide, a sa beauté par elle-même, indépendamment de l’expression et de la couleur, comme un cercle, un ovale, une courbe réussie sur le fonds clair[16]. Peu à peu l’azur est devenu presque vert. ; ce vert imperceptible est semblable à celui des  pierres précieuses et des eaux de source, mais plus fin encore. Il n’y avait, dans cette longue avenue, rien que de curieux ou de beau. : des arcs de triomphe  à demi enterrés, posés en travers les uns des autres, des restes de colonnes tombées, des fûts énormes, des chapiteaux sur le bord des routes[17]; sur la gauche, les voûtes colossales de la basilique de Constantin parsemées de plantes vertes pendantes : de l’autre côté, les ruines des palais des césars, vaste entassement  de briques roussies que des arbres couronnent[18], Saint-Côme avec un portail de colonnes dégradées, Santa Francesca avec son élégant campanile [19]; au haut de l’horizon, une rangée noirâtre de fins cyprès [20]; plus loin encore, pareil à un môle en débris, les arcades croulantes du temple de Vénus, et à l’extrémité, pour fermer la voie, le gigantesque Colisée  doré d’une lumière riante[21].
Sur toutes ces grandes choses, la vie moderne s’est nichée, comme un champignon sur un chêne mort[22]. Des balustrades de perches  à demi dégrossies comme celles d’une fête de village entourent la fosse d’où  s’élèvent les colonnes déterrées de Jupiter Stator. L’herbe pousse sur les pentes éboulées. Des polissons[23] déguenillés[24] jouent au palet[25] avec des pierres. De vieilles femmes avec des enfants crasseux  se chauffent au soleil parmi les ordures. Des moines blancs ou bruns passent, puis des écoliers  en chapeau noir conduits par un ecclésiastique rogue[26].  Une fabrique de lits de fer tinte et résonne près de la basilique…
Taine, Voyage en Italie, pp. 131-133
Conclusion

Ces textes ne donnent qu’une faible idée de l’empreinte extraordinaire que laissent les deux villes Athènes et Rome dans la culture européenne.  La première est par excellence la ville de la philosophie, de la réflexion politique et de la beauté. L’autre st la figure du pouvoir, de la bonne administration, du droit et de l’art oratoire. Leur image rêvée et leur image réelle se superposent dans l’imaginaire des lettrés et des artistes.
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[1] La vie quotidienne en Grèce …. P. 16
[2] Ibid., p. 26


[3] Pierre Grimal, La civilisation romaine,  (1960),  1980, Champs Histoire, Flammarion, p. 298
[4] Ces obélisques sont toujours ils sont toujours à Rome mais ont été déplacés : le premier sur la Piazza del popolo, le second devant la basilique Saint Jean de Latran.

[5] Pierre Grimal, La civilisation romaine,  ouv. cité, 331
[6] Pierre Grimal, La civilisation romaine,  ouv. cité, p. 322
[7] Ibid, p. 343
[8]  Le narrateur – l’empereur – construit ici un parallèle implicite entre sa façon de se comporter face aux spectateurs du cirque et le «  bon gouvernement ». Les rapports avec la foule au cirque sur des questions comme la grâce des gladiateurs blessés sont ici le  modèle des bons rapports de gouvernement entre le prince – l’empereur – et les citoyens romains. La foule des spectateurs du cirque s’identifie à la masse des citoyens-électeurs. Et le cirque devient alors un des lieux du politique – ce qu’il est ; l’endroit  où s’essaye le rapport de force entre le prince et les citoyens et où se dernier montre sa capacité à gouverner en suivant les vœux du peuple tout en les tempérant par la raison.
[9] A Rome le luxe et son ostentation sont aussi des questions politiques. L’une des fonctions des censeurs est d’ailleurs de jeter un interdit sur des citoyens déréglés dans leur vie privée. L’étalage du luxe, les cadeaux faits aux dépendants, sont la base de l’organisation sociale fondée sur le patronage. Tout homme riche entretient des hommes de condition modeste et leur famille ; Ils sont attachés à sa personne et à sa familia. Ils l’accompagnent dans la ville et le soutiennent dans sa carrière politique. Par ailleurs pour être élu il faut faire des cadeaux à la cité (aqueducs, thermes) ou au peuple ( jeux).  A l’inverse il existe une tradition de condamnation du luxe, fondée sur les valeurs de l’origine de Rome : la frugalité des pères fondateurs, simples paysans, et le renoncement à tout ce qui amollit la valeur guerrière des citoyens. Le luxe est ainsi considéré de façon ambivalente. Il est défendable lorsqu’il s’accompagne d’une politique de cadeaux faits à la cité (évergétisme) et condamnable lorsqu’il menace les valeurs  fondamentales de Rome : frugalité et valeur militaire.
[10] Tout se passage renvoie au désir de restaurer à Rome  un ordre social qui est aussi un ordre politique. Avec le développement de l’Empire, les esclaves de la maison impériale sont des sortes de hauts fonctionnaires qui dirigent au nom de l’empereur des services financiers, administratifs ou même militaires importants tandis que le sénat est réduit à un rôle honorifique. Or dans la Rome traditionnelle seuls les citoyens romains ont de l’importance, les esclaves sont des biens meubles qui n’ont aucun droit. L’Empereur rétablit ici symboliquement le sénateur dans sa suprématie. On notera  que l’incident lui même trahit la déchéance du sénat.
[11] Fustiger : battre de verge, frapper avec des morceaux de bois  souples. C’était une fonction ancienne des censeurs que de réprimer ces débordemenents. Le Cirque est le lieu d’un spectacle « politique ».
[12] La toge est le vêtement de cérémonie du citoyen romain qu’il revêt pour aller au forum ou à la Curie. C’est un long manteau de  drap de laine blanc. La toge est difficile à draper sans l’aide d’un esclave et contraint à un maintient noble : on ne peut ni courir ni se battre lorsque l’on porte une  toge… Le laticlave  est une robe bordée de pourpre que portaient les Romains. la pourpre est une teinture rouge très couteuse et la couleur est associée à la notion de pouvoir).
[13] Le retour au sens de la dignité du citoyen romain passe par des manifestations corporelles. Les Romains mangent couchés sur des lits. Traditionnellement les affaires étaient débattues au forum en marchant. On retrouve ici l’opposition entre la rudesse et la mollesse, où la rudesse, qualité militaire, se trouve du côté de la tradition vraiment romaine.
[14] La mention de la voie sacrée introduit une dimension religieuse au propos ; les voitures attelées sont un luxe, une faiblesse – on doit marcher- mais elles attentent aussi à la fonction cérémonielle de la Voie sacrée, qui traverse le forum et dessert les temples.
[15] Epargner à son hôte d’avoir à l’attendre dehors, c’est aussi épargner une humiliation au citoyen romain. La maison romaine traditionnelle est entièrement fermée autour d ‘une cour intérieure. La porte est gardée par un esclave. Attendre dans la rue est un signe de soumission qui renvoie au pouvoir des souverains orientaux. Cela ne doit pas être imposé à un citoyen.
[16] Taine amène le lecteur à partager son point de vue au sens premier du terme. On est descendu au Forum – qui se trouve en contrebas des voies modernes édifiées sur les débris des monuments antiques. Là assis sur une pierre il porte ses regards autour de lui. Il invite son lecteur à considérer le paysage autour de lui avec l’œil du peintre – il est même question de  «  fin crayon ». Il sera donc question de lumière  (l’azur devient vert), et de forme ( les lignes nettes des murs…)
[17] la description des ruines est un topos aussi ancien que les relations de voyage. Des gravures datant de la renaissance nous montrent le voyageur assis auprès de colonnes brisées. La vision des ruines incite à la méditation sur le temps qui passe, la vanité des entreprises humaines et la fragilité des  empires.
Victor Cousin fait appel ici à deux catégories qui sont celles qui servent à la description des antiques depuis la renaissance. Le «  curieux » renvoie à la «  curiosité des antiquaires, c’est à dire aux prémices de l’archéologie monumentale. Voyageurs et savants cherchent à comprendre quels ont été les édifices dont ils découvrent les ruines, à connaître leurs noms, leurs fonctions. La beauté  renvoie à la fonction des édifices romains considérés comme des modèles d’architecture en fonction de l’harmonie de leurs formes, de l’impression de grandeur et d’équilibre qu’ils donnent. La Renaissance va redécouvrir à travers Vitruve les règles des proportions antiques, venues de Grèce et appliquées à Rome.
[18] La poésie des ruines est un topos ancien que la sensibilité romantique a remis au goût du jour au XIXe siècle. Les colonnes brisées, les chapiteaux déposés dans l’herbe alors qu’ils devaient couronner des colonnes fièrement dressées illustrent la notion de chute et la précarité des manifestations de puissance. L’herbe qui pousse sur  les voûtes colossales de la basilique de Constantin signale la puissance de la nature, plus forte que les entreprises humaines,  - ici la plus grande basilique jamais construite à Rome…  les briques roussies des palais des césars signalent le souvenir possible des incendies qui accompagnèrent les invasions barbares : même les palais des  empereurs tout puissants n’y échappèrent pas.
[19] Victor Cousin joue ici d’un autre topos, la substitution de la Rome chrétienne à la Rome païenne, comme  autre indice de la fragilité des empires. Saint Côme,  est une église installée très tôt dans une basilique de la Rome antique. Cette substitution ne va pas sans dégrader le bâtiment (les colonnes conservées en façade).  Santa Francesca, ( Sainte Françoise) est une église installée au Xe siècle dans un ancien temple romain. Son campanile roman polychrome se dresse au dessus des ruines de la Rome ; au  antique ; le campanile est un clocher qui porte les cloches destinées à faire connaître aux fidèles l’heure des services religieux. C’est un attribut du pouvoir.  Il montre que l’espace de la ville est tout entier dominé par l’ordre chrétien.
[20] Les cyprès et la couleur noire évoquent le deuil.
[21] Le regard ayant achevé de parcourir l’espace du Forum passe d’une vision de ruine ( les arcades croulantes du temple de venus) à la lumière magnifique du présent dans laquelle s’affirme, témoignage gigantesque de la grandeur passée résistant  aux outrages du temps et baigné de la lumière du présent, le Colisée : il y a une actualité de la Rome antique …
[22] ici le texte passe à un second topos lié aux ruines de Rome : la persistance d’une vie sur les ruines, la continuité obstinée de la communauté humaine ; On opposera alors la familiarité médiocre des activités contemporaines à la grandeur passée.
[23] Terme familier qui désigne de jeunes garçons du peuple sans éducation
[24] leurs vêtements sont des guenilles ou chiffons (tissus déchirés)
[25] jeu de société qui consiste à lancer des pierres plates ( palets) le plus pres possible d’un but
[26] rogue :  peu poli

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