mardi 27 avril 2010

Cours n° 3 "La ville médiévale"


La chute de l’Empire romain transforme radicalement la condition des villes en Europe. Les invasions barbares, à partir du Ve siècle, interrompent les voies commerciales terrestres tandis que les invasions arabes sur le pourtour de la Méditerranée au VI-VIIIe siècle détruisent le commerce maritime. Rome est brûlée par les Goths en 410. L’ensemble des villes européennes entre alors en décadence. Il faudra plusieurs siècles avant que les invasions soient peu à peu contenues et que les conditions soient à nouveau réunies pour un développement urbain. Les incursions arabes sont arrêtées à la bataille de Poitiers en 732. Les Normands cessent leurs raids après que on ait donné la Normandie à Rollon en  911. A l’est, les Hongrois sont arrêtés à Augsbourg en 955.

Une renaissance en trois temps
La renaissance des villes européennes s’opère en plusieurs temps
Une première période, qui va du VI au IXe siècle à peu près, voit la chute de l’Empire romain, les invasions barbares : sauf en de rares endroits la cité romaine classique disparaît. Les villes s’enferment dans des remparts. Leur périmètre diminue. Dans des institutions christianisées les temples perdent leur fonction civique et religieuse.
Une seconde période s’ouvre autour de l’an mil. La fonction urbaine réapparaît. Abbés et évêques  construisent les  grandes églises romanes tandis que les villes se  réorganisent autour du château comtal ou royal.
Une troisième période, du XIVe au XVIe siècle, représente un moment d’intense développement urbain. En Europe. Les villes de Flandres, d’Allemagne et d’Italie s’enrichissent  grâce au commerce et à l’industrie de la laine. Les villes, grandes ou petites, se voient dotées de chartes et de «  libertés » qui leur confèrent des droits politiques.  Des églises magnifiques sont construites dans un style architectural nouveau, dit gothique ; les palais princiers perdent leurs airs de forteresses et accueillent des artistes ; les marchands et artisans construisent un patrimoine de maisons à pans de bois spectaculaires ;  de nouveaux édifices tels que des hôtels de ville ou des hôpitaux, financés par des dons privés, témoignent de la naissance d’une vie municipale  et du renouveau des libertés politiques urbaines.

I. La décadence d’une ville au Bas-Empire: Chalon sur Saône 

La petite ville de Chalon-sur-Saône en Bourgogne est un exemple parlant de la décadence  des villes dans l’Europe du Bas-Empire et du haut Moyen-âge. La ville est située au carrefour d’une très vieille route commerciale – remontant sans doute au néolithique – qui va de l’ouest de la France vers la Suisse et l’Allemagne, et d’une voie fluviale  sud nord qui permet de faire remonter des marchandises par eu depuis la méditerranée et Lyon. Les Romains avaient doublé cette voie d’eau d’une grande route parallèle au fleuve, reliant la capitale des gaules, Lyon, aux garnisons du Rhin.

La muraille
Les invasions barbares sont catastrophiques. La ville est prise à plusieurs reprises, brûlée. Les entrepôts de l’armée romaine disparaissent. Le commerce devient impossible ; le nombre d’habitants s’effondre. La ville se dote au Bas-Empire d’une muraille continue pour se défendre. Cette muraille existe encore, enfouie dans les maisons qui se sont construites contre elle. Seule une partie près du palais de l’évêque apparaît clairement avec ses tours rondes et son appareil caractéristique  alternant rangées de pierres et lits de brique. Toutes les anciennes villes gallo romaines s’abritent ainsi derrière des murs construits parfois avec les débris des temples et des édifices civiques devenus inutiles. Leur surface se réduit considérablement.

La cathédrale
Pendant le Bas-Empire c’est l’évêque de la ville qui assure la gestion et la défense de la ville comme dans de nombreuses autres villes de Gaule (Auxerre, Paris …). Toutes les institutions romaines ont disparu et il ne demeure que les circonscriptions chrétiennes. Les habitants de la ville sont soumis à l’évêque et ne disposent plus des privilèges des citoyens romains.  Le pôle central de cette ville chrétienne est la première église cathédrale qui a été construite sur les débris d’un grand temple « païen » dédié sans doute à Jupiter. A Paris, la cathédrale est aussi construite sur les débris du temple romain consacré à la divinité protectrice de la ville.

Le comte et son château
Une autre autorité cependant s’est imposée dans la ville. Au VIIIe-IXe siècle la ville de Chalon sur Saône est la capitale d’un  royaume barbare, celui des Burgondes ; il s’agit d’un peuple germanique que les Romains ont appelé au secours au Ive siècle pour défendre le nord de Lyon. Ils se sont installés et ont créé un royaume indépendant. Le palais des rois burgondes est une sorte de place forte d’abord en bois et terre puis en pierre construit à l’intérieur du rempart romain, à l’opposé de la cathédrale. Ces rois barbares vont être battus par la dynastie franque qui règne sur Paris. Cette dernière va déléguer un comte pour les remplacer. Désormais et pour tout le moyen-âge, les deux autorités se partagent le pouvoir sur la ville, qui est toujours divisée  par le cardo et le decumanus romain. A l’ouest du cardo, règne le  comte, au nom des Ducs de Bourgogne puis au nom des rois de France ; à l’est l’évêque qui a tous les droits. Il peut juger les habitants, prélever des impôts, assurer la défense.
Au fur à mesure que le temps passe, le pouvoir souverain des ducs de Bourgogne – dont la cour est à Dijon-  puis des rois de France quand ils auront pris le contrôle du duché va se substituer à cette vieille partition qui ne disparaitra réellement qu’avec la révolution française.

II. La renaissance urbaine 

A partir de l’an mil, les villes européennes connaissent une première renaissance due à un intervalle de prospérité agricole et de paix relative.

Des rythmes urbains différents
Toutes les villes et toutes les régions d’Europe cependant n’évolueront pas de la même façon et au même rythme. Leur environnement politique est en effet extrêmement différent. La papauté en Italie et l’Empereur en Allemagne s’affrontent. L’Italie et l’Allemagne y trouvent leur compte en demeurant  divisées en une multitude de petites principautés et villes indépendantes. Le Royaume de France en revanche réussit à mener une politique constante qui affermit son autorité sur les principautés périphériques et en particulier sur le royaume de Provence et le sud-est du pays. Cependant tout le sud ouest du pays est aux mains des rois d’Angleterre qui prennent peu à peu le contrôle des îles britanniques. La Bourgogne et les Flandres connaissent une période d’essor économique et d’indépendance politique aux XIVe et XVe siècle avant que le Duché de Bourgogne ne disparaisse sous les coups de ses puissants voisins. Dans ce contexte, les villes sont des enjeux politiques et stratégiques : elles seront fortifiées, démantelées, échangées, protégées au gré des accords diplomatiques et des évènements militaires. Cela aura des conséquences importantes sur l’organisation urbaine, la taille des remparts et des châteaux.

Typologie des villes médiévales
Par ailleurs toutes les villes n’ont pas les mêmes fonctions, et donc pas la même apparence. On peut distinguer plusieurs types de cités.

Une ville marchande : Venise
Les villes marchandes sont les premières à reprendre vie. Au haut moyen âge, le commerce reprend autour de Venise qui possède alors le monopole des relations avec l’Adriatique et le Moyen-Orient. Les marchands y bâtissent un patrimoine urbain unique : les palais se pressent le long des canaux qui font office de rues. La ville sera à la source de la Renaissance intellectuelle lorsque la chute de Byzance, prise par les Turcs, y fait affluer les manuscrits porteurs de la pensée des philosophes grecs antiques.

L’oligarchie marchande de Venise assure le fonctionnement indépendant de la cité sous l’autorité d’un Doge élu. La ville chrétienne bâtit une église magnifique, l’église Saint Marc et un palais où des salles de réunion somptueuses permettent aux délégués des grandes familles marchandes de participer aux conseils. La place centrale de la ville est ornée d’obélisques et de lions ailés arrachés à des édifices antiques. Les cérémonies politiques de la ville sont encore imprégnées de cultes religieux anciens. Ainsi chaque année le Doge va-t-il célébrer les épousailles de la ville avec la mer en jetant à partir d’un bateau magnifiquement décoré, un anneau d’or dans les flots de l’Adriatique.

La communauté juive de la ville, partenaire important du commerce méditerranéen, est cantonnée dans un espace étroit où s’élèvent de hautes maisons et plusieurs synagogues. Des chaines de fer  empêchent le soir l’accès au « ghetto ». C’est le premier « ghetto » d’Europe et il donnera son nom à tous les quartiers réservés où les rois chrétiens assigneront à résidence les marchands juifs dont ils ont besoin en tant que financiers. Ils leur accordent de façon précaire une liberté religieuse refusée à leurs autres sujets.

Les villes drapières : Florence, Pise Prato
C’est ensuite au tour des villes d’Italie du nord, de Bourgogne et de Flandres de prospérer à partir du commerce de la laine  et des draperies, aux XIVe et XVe siècles.  Florence, Sienne, Pise témoignent de cette richesse, tout comme Milan, et plus au nord Dijon, Bruges, Londres. Au XIVe siècle un trafic marchand assez complexe construit autour de l’industrie des draps de laine irrigue l’Europe du nord au sud. La laine des moutons élevés en Angleterre est vendue sur les foires de Flandres. Les marchands fabricants de Flandres et de Bourgogne font tisser des draps de laine de grande qualité. Pour les teindre on fait venir de la garance et du pastel d’Italie du nord et du sud-ouest de la France. Les marchands de Sienne et de Florence font eux aussi fabriquer des tissus de haute qualité et même des tissus de soie. La soie venait auparavant du Moyen Orient  par Venise ; elle était apportée de Chine par des caravanes. Depuis le voyage de Marco polo et de son père (1254-1324), les marchands italiens  ont trouvé le moyen de s’approvisionner directement et surtout d’élever des vers à soie. Cette activité nourri un courant important d’échanges terrestres le long de la vallée de la Saône et du Rhône. Et du Rhin.

Les villes qui en profitent en premier lieu sont les villes de foire qui se trouvent en Champagne et en Bourgogne (Reims). Ensuite les villes de Flandre et de Bourgogne (Dijon)  s’enrichissent fastueusement. Les villes de Flandres et de la vallée du Rhin vont se révolter contre leurs princes-évêques pour conquérir des libertés municipales qui permettront aux riches bourgeois de s’administrer eux-mêmes;

Les villes-capitales : Rome, Paris, Londres
Des villes-capitales représentent un autre type de cités dont l’essor accompagne le renforcement des royaumes d’Occident. Là pas question de véritable autonomie politique, même si les bourgeois de Paris administrent eux-mêmes ce qui tient au commerce et à l’artisanat. Ce sont les palais et les institutions judiciaires qui témoignent des fonctions régaliennes de la ville. Rome capitale à la fois de la chrétienté et des Etats du Pape a un statut particulier. Les papes la couvrent d’églises. A Paris, la forteresse du Louvre et le Châtelet qui garde le pont sur la Seine ainsi que le palais du roi et le Parlement situés dans la Cité illustrent les fonctions militaires, judiciaires et politiques de la ville.  A Londres comme à Paris, la présence du roi – même si la cour est encore itinérante – suscite la naissance et le développement d’industries de luxe : orfèvrerie, broderie, parcheminerie. A Paris, la présence d’une université et de nombreux hommes de loi stimule la fabrication du parchemin et la librairie.

Villes épiscopales et comtales
L’Europe est par ailleurs peuplée de centaines de villes qui ont entre 2000 et 10 000 habitants. Ces villes ordinaires se sont reconstruites après les grandes invasions. Deux autorités s’y disputent ordinairement le pouvoir. Dans nombre d’entre elles, l’évêque est demeuré seul responsable en place dans la ville lors des grandes invasions et il a assumé tous les pouvoirs, religieux, civils et militaires. Il n’entend pas les abandonner. L’Allemagne est ainsi pleine de villes dominées par des «  Princes Evêques » auxquels l’Empereur d’Allemagne reconnaît la fonction comtale. Dès l’époque de Charlemagne, le comte devient en effet le représentant du prince sur un territoire qu’il doit administrer et défendre. L’expansion de la féodalité au détriment des pouvoirs centraux donne une indépendance accrue à ces comtes (barons ou ducs) qui gèrent les territoires qui ont été confiés à leurs familles comme des biens patrimoniaux. On trouve donc à la fois des villes-évêchés où l’évêque exerce tous les droits, civils, religieux et même militaires et la ville comtale où un représentant de l’empereur ou du roi, devenu plus ou moins indépendant, exerce le pouvoir et assure la défense de la ville autour d’un château. Certaines villes, en Bourgogne ou Flandre notamment, sont contrôlées par les deux pouvoirs à la fois. C’est une source de contestations sans fin, qui profite parfois aux bourgeois auxquels le roi ou l’Empereur accordent contre argent sonnant des chartes de franchises et des libertés.



Villes franches
Un type de villes très particulier se développe en effet dans l’Europe médiévale, les villes franches. Ce sont parfois des cités comtales auxquelles leur seigneur, en mal d’argent, a vendu le droit de bénéficier de libertés nouvelles. Le mouvement commence au XIe et au XIIe siècle mais se poursuit jusqu’au XVe siècle. Les autorités y voient une façon de repeupler les régions dévastées par la Grande Peste ou la guerre de Cent ans ; c’est aussi une façon de créer des agglomérations dans des régions que l’on veut contrôler. C’est ainsi que le roi d’Angleterre crée en Aquitaine de nombreuses « bastides » ou « villes-franches » dans les territoires qu’il a arrachés au roi de France. Comme ces petites cités ont été construites en une fois et sur un plan pré-conçu, leur topographie est encore clairement reconnaissable.

Les villes bénéficiaires de chartes de franchise s’administrent elles-mêmes. Elles élisent des échevins, votent des impôts, contrôlent les taxes sur les marchés de la ville, encadrent étroitement le travail des corporations d’artisans. Elles sont en fait dirigées par les plus riches marchands de la ville. Il y a là les racines d’une transformation très profonde de la société.

Les habitants de ces cités autonomes sont des « bourgeois » bénéficiant du « droit de bourgeoisie ». Ils veillent en général à ce que leur nombre demeure limité pour ne pas partager leurs privilèges. Ils pourvoient à la défense de la ville soit en prenant eux mêmes les armes soit en  recrutant des hommes d’armes. Ils mettent à mal ce faisant la très vieille distinction caractéristique des sociétés européennes archaïques qui séparait la société en trois corps : ceux qui priaient, ceux qui faisaient métier des armes et ceux qui travaillaient. Plus généralement l’essor de la bourgeoisie commerçante et urbaine transforme profondément la société médiévale. C’est l’époque du premier « capitalisme marchand ».

Ces villes donnent aussi naissance à quelque chose de plus difficile à définir : une façon de considérer la liberté individuelle et les responsabilités qui en découlent. Alors que dans le système féodal les paysans demeurent dépourvus de nombreux droits personnels et souvent soumis au servage, ce dernier n’existe pas en ville ; On dit que «  l’air de la ville rend libre ». Dans certaines cités il suffit d’y demeurer un an et un jour pour devenir citoyen.  Il y a là un ferment politique qui s’exprime dès le XIXe siècle dans les révoltes des ouvriers de la laine dans les villes italiennes et de Flandres.

III. La forme de la ville médiévale
Malgré ces différences considérables, la topographie des villes médiévales présente des similitudes, en grande partie déterminées par leurs fonctions.

Le rempart
Toutes sont enserrées dans un rempart qui les distingue nettement du « plat-pays » environnant, soumis aux seigneurs et habité par des paysans. Elles occupent rarement une superficie importante. La plupart des villes françaises enserrées de remparts peuvent être traversées à pied en vingt minutes d’une porte à l’autre. Les remparts sont percés de portes monumentales dont la fonction défensive est évidente et qui existent encore dans nombre de cas (à Dinan, Vitré, Vannes, pour ne prendre que des villes bretonnes).  Certaines comme Le Mans ont conservé la totalité de leur rempart du Bas-Empire.  D’autres ont édifié sur leurs fondations des murs dans un appareil différent, fait de grosses pierres maçonnées. Au sommet du rempart court un chemin de ronde défendu par des créneaux. Des tours rondes scandent la courtine, défendues par des « hours » de bois. Elles sont couronnées de toits pointus.

Tout ceci donne à la ville médiévale des XIVe et XVe siècles une silhouette très reconnaissable que l’on découvre dans les miniatures qui ornent les  manuscrits médiévaux. La ville s’affiche fièrement au dessus du plat pays comme un espace privilégié. L’architecte Viollet-le-Duc au XIXe siècle reconstruira en partie les remparts de Carcassonne pour restituer à la ville cette silhouette altière.

Ill. miniature


La cathédrale
La ville est par ailleurs peuplée d’un nombre très important d’églises. Les petites villes de la province française sont écrasées sous la masse de leur cathédrale qui rappelle que l’on est dans une société totalement chrétienne. Souvent édifiée sur le point haut de la ville, à la place d’un temple antique, l’église de l’évêque est l’objet d’investissements continus. La plupart d’entre elles sont complétées et embellies de façon continue entre le Xe et le XIXe siècle. Autour de la cathédrale se trouve le palais de l’évêque et les logements des chanoines.  Les grandes villes comprennent des dizaines d’églises paroissiales, toutes différentes, auxquelles il faut ajouter les églises et chapelles des couvents créés par les ordres religieux qui se multiplient dans la ville. Paris compte au XVe siècle plusieurs dizaines de couvents et plus d’une centaine d’églises.

Ill.  La cathédrale d’Auxerre et celle d’Autun. La cathédrale domine ou même écrase la ville de sa présence.
      Autun, la cathédrale, la villeAuxerre, la cathédrale, le pont.



Le temps des cathédrales romanes

Les cathédrales deviennent les édifices majeurs de la plupart des ville d’une quelconque importance en occident.  Vers l’an mil il existe un passage de prospérité économique.  Les princes les plus importants assurent une certaine paix qui favorise les productions agricoles et le commerce. Deux  vagues de constructions vont se succéder : le style roman et le style gothique.

Dans un premier temps on construit des églises en style roman. La question architecturale principale est celle de la construction des voûtes. Les églises avant l’an mil sont en général couvertes de charpentes de bois qui brûlent facilement ; la technique de la construction de voûtes en pierres a été oubliée ou ne subsiste plus que dans les villes du sud de la France ; des maçons lombards vont rapporter en Europe du nord ce savoir faire. On construit les premières églises entièrement voûtées de pierre dans les environ de Cluny vers l’an mil. Certaines sont encore conservées telles que Tournus ou Chapaize. Des piliers maçonnés énormes supportent des voûtes «  en berceau ». Ces églises  sont dotées de cryptes. Les plus importantes (Auxerre) ont de nombreuses chapelles rayonnant derrière le chœur. Toutes ces églises ont une structure analogue. Elles ont autant que faire se peut une forme de croix. L’autel où est célébré le sacrifice de la messe se trouve à la croisée du transept. Le chœur possède un déambulatoire sur lequel s’ouvrent des chapelles. Les églises les plus anciennes ont une crypte. Certaines, comme Tournus, un narthex, sorte de porche à étage qui permet de tenir des réunions.


Le décor des cathédrales romanes
 Le décor de ces églises romanes est fait de sculptures où se lit l’influence des arts barbares : les figures sont stylisées et très différentes de la statuaire gréco-romaine classique.
Le décor d’Autun illustre la fonction pédagogique et religieuse de l’église : c’est un grand livre d’images qui rappelle aux  fidèles illettrés les grands récits de l’Ancien et du Nouveau testament

 
Cathédrale d’Autun. Le Repos des Mages. Allongés dans le même lit, les trois rois mages ont gardé leur couronne pour dormir. Un ange leur apparaît le doigt pointé vers l’étoile. Il leur dit de ne pas retourner chez Hérode


Cathédrale d’Autun La fuite en Egypte.  Un évangile apocryphe précise que lors de la fuite en Egypte la vierge voyage à dos d’âne.

Les cathédrales gothiques

A partir du XIIe siècle une révolution architecturale donne naissance à une architecture religieuse originale qui se développe surtout dans le nord de l’Europe, le « gothique ». le terme lui-même est un terme péjoratif utilisé au XVIIe siècle pour désigner  un mode de construction et des décors alors considérés comme passés de mode et dignes des temps barbares.

L’architecture religieuse gothique est  fondée sur une façon nouvelle de construire des voûtes. L’architecte conçoit en premier lieu des arcs brisés formés par des nervures de pierre qui se croisent  à la «clef de voûte ». Il rempli ensuite l’espace entre les nervures avec un remplissage léger. Ces voûtes beaucoup moins lourdes que les voûtes romanes permettent de construire des édifices d’une hauteur extraordinaire et d’une grande légèreté. Les murs sont percés d’immenses fenêtres, ce qui est rendu possible par l’emploi d’arcs boutants. Ces arcs de pierre reçoivent toute la poussée des voûtes et permettent d’alléger les murs. Ils sont disposés de façon décorative au chevet et sur les côtés du vaisseau central de l’église. A l’intérieur, une forêt de piliers minces et élevés soutient la voûte. De fines colonnettes accentuent l’élévation générale qui vise à porter l’esprit du  fidèle ou du visiteur vers Dieu.

La lumière est filtrée par les vitraux qui occupent les grandes verrières. Une technique de la verrerie colorée originale, développée au retour des croisades, offre des gammes de couleur magnifiques où le rouge et le bleu dominent. On ne sait aujourd’hui pas encore très bien quel est le secret de fabrication du «bleu de Chartres »



Peinture
Tout le décor intérieur de l’église est imprégné de signification chrétienne et se rapporte à l’ancien ou au nouveau testament. L’image est utilisée sous toutes ses formes à des fins d’édification religieuse. Elle va donner naissance à l’art dans l’acception moderne du terme au moment où les « primitifs » italien puis flamands détachent les fresques qu’ils réalisent pour les églises de leur support pour les peindre sur bois puis sur toile. Sortis des églises pour entrer dans la demeure des particuliers, les portraits de madones, de saints, commandés à l’origine par et pour l’église, sont à l’origine de la peinture occidentale.

Théâtre
C’est sur le parvis devant les églises que naît à nouveau le théâtre comme forme de distraction collective ; le théâtre antique avait disparu condamné par l’église. Au XIIe siècle on commence à donner, les jours de fête religieuse, devant les églises des représentations de ‘mystères’. Viendront ensuite au XVe siècle des soties et autres pièces au thème profane, burlesque. C’est le signe d’une laïcisation encore très limitée de la société. Il existe dans la bourgeoisie urbaine issue de l’essor marchand des individus hommes ou femmes qui savent lire. Leurs intérêts ne sont pas limités à la littérature religieuse qui fait l’ordinaire des clercs. On voit apparaître des fictions d'un genre nouveau comme le Roman de Renard. Sous le couvert d’un conte animalier  cette jolie histoire d’un goupil malin qui berne le loup (noble féodal) sous le regard tolérant du lion (le roi) exprime  un certain désir d’émancipation de la part de la bourgeoisie marchande.

L’espace de la ville à la fin du Moyen-Age  est l’objet de nombreuses descriptions qui toutes insistent sur le foule, la promiscuité, le bruit, la diversité des odeurs et des expériences.

Maisons et rues
En Europe du nord, les maisons sont en bois et en torchis. Elles sont hautes et bâties sur des parcelles étroites. Il arrive que leurs étages supérieurs, bâtis en encorbellement, se touchent, limitant la lumière dans la rue. Les rues sont pavées et un ruisseau coule au milieu pour entrainer les ordures et autres débris. Des animaux vaguent dans les rues. Les étals des marchands sont formés de panneaux de bois ; La nuit ils ferment la boutique. Le jour ils sont rabattus pour proposer les marchandises aux passants.

L’intérieur des maisons est sombre. Les pièces sont éclairées par des fenêtres étroites fermées de parchemin translucide. Les maisons les plus riches ont des fenêtres en verre épais dits «  cul de bouteille ». Les cheminées chauffent mal et créent des risques d’incendie. On se chauffe avec des braseros.  On fait peu la cuisine dans ces maisons et on achète à manger dans la rue.

La vie se passe donc dehors où toutes les classes sociales se coudoient dans une certaine promiscuité qui conduit fréquemment à la violence.

Lecture
Ce texte tiré de l’ouvrage de Maurice Druon Les Rois maudits donne une  bonne idée  de l’atmosphère de la ville médiévale.

L’auteur, Maurice Druon  a été ministre de la culture du général de Gaule, membre de l’Académie française, c’est  plutôt un auteur populaire. Il a écrit un cycle de romans retraçant l’histoire des derniers Valois qui appartiennent au genre du roman historique. La facture de ses textes est classique. L’usage de mots anciens empruntés au vocabulaire technique médiéval donne une saveur archaïque au récit.  Ce cycle a été adapté à la télévision française dans les années 1970 sous le titre « Les rois maudits » avec un succès important.

« Une savoureuse odeur de farine, de beurre chaud et de miel  flottait autour de l’éventaire. Mangez ! Chaudes les oublies » criait le marchand qui s’agitait derrière un fourneau en plein-air. Il faisait tout à la fois, étalait la pâte, retirait du feu les crêpes cuites, rendait la monnaie, surveillait les gamins pour les empêcher de chaparder. « Chaudes les oublies ! »
Il était si affairé qu’il ne remarqua pas  le client dont la main blanche laissa glisser une piécette de cuivre, en paiement d’une crêpe dorée, croustillante et roulée en cornet. Il vit seulement la même main reposer l’oublie dans laquelle on n’avait mordu qu’une bouchée.
« En voilà un dégouté, dit le marchand en tisonnant le feu. On leur en baillera : pur froment et beurre de Vaugirard… »
A ce moment, il se releva et resta bouche bée, son dernier mot arrêté dans la gorge, en apercevant le client auquel il s’adressait. Cet homme de très haute taille, aux yeux immenses et pâles, qui portait chaperon blanc et tunique demi-longue…
Avant que le marchand ait pu amorcer une courbette  ou balbutier une excuse, l’homme au chaperon blanc s’était déjà éloigné, et l’autre, bras ballants tandis que la nouvelle fournée d’oublies était en train de brûler, le regardait s’enfoncer dans la foule.
Les rues marchandes de la Cité, au dire des voyageurs qui avaient parcouru l’Afrique et l’Orient, ressemblent assez aux souks d’une ville arabe. Même grouillement incessant, mêmes échoppes minuscules tassées les unes contre les autres, mêmes senteurs de graisse cuite, d’épices et de cuir, même marche lente des chalands gênant le passage des ânes et des portefaix. Chaque rue, chaque venelle avait sa spécialité son métier  particulier ; ici les tisserands dont on apercevait les métiers dans les arrière-boutiques, là les savetiers tapant sur leurs pieds de fer, et plus loin les selliers tirant sur l’alène, et ensuite les menuisiers tournant les pieds d’escabelles.
Il y avait la rue aux Oiseaux, la rue aux Herbes et aux Légumes, la rue des Forgerons toute résonnante du bruit des enclumes. Les orfèvres, installés le long du quai qui portait leur nom, travaillaient devant leurs petits réchauds.
On apercevait  de minces bandes de ciel entre les maisons de bois et de torchis, aux pignons rapprochés. Le sol était couvert d’une fange assez malodorante où les gens trainaient, selon leur condition, leurs pieds nus, leurs patins de bois ou leurs souliers de cuir.[1] »

IV. La ville médiévale dans la culture contemporaine

L’image de la ville médiévale connaît des fortunes diverses face à la postérité.

Des espaces urbains bons pour la destruction
Pendant toute la période moderne (XVIIe et XVIIIe siècle), la ville médiévale est l’exemple type de ce qu’une ville ne doit pas être. L ‘urbanisme moderne accorde de la valeur à tout ce qui est large, rectiligne, propre, blanc, ordonné. La ville médiévale est l’exact contraire de toutes ces qualités. Il demeure dans l’espace européen beaucoup de centres urbains qui ont été construits aux XIVe et XVe siècles et qui n’ont guère été entretenus depuis.  Les maisons aux pans de bois penchent dangereusement. Les escaliers de guingois  et les passages étroits entre deux maisons sentent mauvais. Les rues sont tortueuses, mal pavées. Le ruisseau en leur centre est encombré d’immondices. Les étages supérieurs en se touchant cachent la lumière.

Les voyageurs du XVIIIe siècle sont unanimement d’avis qu’il faut les détruire pour des raisons de salubrité. C’est d’ailleurs ce que fera sous le Second Empire (1852-1870) le baron Haussmann préfet de Paris qui rasera tout le quartier médiéval de l’ile de la cité et du quartier de la place de Grève…

Cependant la sensibilité à l’égard de la ville médiévale change au début du XIXe siècle., et de façon peut-être pas si paradoxale, à l'époque des plus grandes destructions. Le fondement de cette évolution est à chercher dans une double transformation de la sensibilité, esthétique et politique. Dans le domaine esthétique  le romantisme disqualifie l’esthétique neo-classique. Le roman « gothique » anglais a familiarisé les lecteurs avec des histoires de chevaliers, de princesses, de châteaux-forts et de cachots. Les possesseurs de châteaux font bâtir dans la campagne anglaise ou allemande des « folies » gothiques qui ornent leurs parcs. Certains se font bâtir des châteaux neo- gothiques. On apprécie d’avoir une abbaye en ruine dans son parc dont les arcatures gothiques décorent l’horizon disposant l’esprit à méditer sur la poésie des ruines. On orne son château de créneaux factices et de tourelles. Walter Scott fait découvrir aux contemporains avec Wawerley (1814), Rob Roy (1818), Ivanhoe (1820) et Quentin Durward (1823)  le temps de la chevalerie et des châteaux forts.

En France la Révolution a mis fin à l’ancien Régime créant une rupture irrémédiable dans les institutions ; les royalistes imaginent alors un Moyen-âge rêvé où la noblesse était proche de ses paysans et où régnait la concorde politique. En architecture, c’est la mode du néo-gothique, dans le décor intérieur des appartements et dans l’architecture civile. A Londres on construit une gare dans ce style.

Le goût du gothique en Allemagne
En Allemagne, la valorisation du style «gothique » en architecture est associé à la recherche de la renaissance nationale. L’Allemagne en effet est encore divisée en de nombreuses petites principautés. Elle fait son unité culturelle avant son unité politique. La mise en valeur du patrimoine des villes médiévales allemandes fait partie de cette renaissance culturelle. Le grand écrivain allemand Goethe a écrit à cet égard un texte fondateur lorsqu’il a visité la cathédrale de Strasbourg dans les dernières années du XVIIIe siècle 

Aujourd’hui située en France, Strasbourg est alors une ville allemande. Sa cathédrale est un chef d’œuvre de l’art gothique. Ses flèches sont particulièrement hardies, ses voûtes élevées, sa façade décorée. Goethe y voit une matérialisation de l’esprit allemand, dans ce qui le différencie de l’esprit méditerranée de la Grèce et de Rome. Il associe la beauté de l’architecture de la cathédrale de Strasbourg à la vitalité créatrice de la race allemande.
Dans la droite ligne de cette analyse, la ville médiévale allemande va devenir un symbole de la culture allemande et de l’esprit allemand. Nüremberg, dont le cœur de ville bâti au XIe et XVe siècle est entièrement constitué de maisons à pans de bois, va être totalement préservée et deviendra même la ville-totem du nazisme au XXe siècle.

Viollet le Duc et la France
En France, l’administration des monuments historiques dont on a vu la naissance va s’attacher à préserver les cathédrales et les châteaux forts. Le goût pour les villes elles mêmes  n’apparaîtra qu’au début du XXe siècle.


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La Tour Saint Jacques à Paris. Photographie Le Gray. XIXe siècle La Restauration monarchique, le catholicisme et les monuments 
Les édifices construits entre le XIIIe et le XVe siècle, auparavant négligés, retiennent désormais l’attention des voyageurs. En France le baron Taylor lance une grande entreprise d’édition. Pour chaque province il sélectionne quelques grands monuments, pour la plupart des églises gothiques, et demande à des illustrateurs ou décorateurs de théâtre de les reproduire en gravure. Rassemblées par provinces ces gravures forment une suite de 21 volumes, les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France[2], publiés entre 1820 et 1878, qui diffusent dans les milieux d’amateurs l’image de ce que sont les principaux monuments de la France. L’analyse des illustrations montre combien leur perception est tributaire du goût romantique. L’usage fréquent de la contre plongée et du contre jour dramatise la représentation. Lorsque les édifices sont en ruine, la présence de végétation accentue l’impression de fragilité des réalisations humaines. Les personnages dessinés hors d’échelle, accentuent par leur petitesse l’élévation des architectures.
  gravure pont valentre taylor Nodier et Taylor, Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France , t. V, 1835.
Le pont fortifié de Cahors.

Victor Hugo et les démolisseurs
En France un jeune auteur est au centre de cette redécouverte. Victor Hugo est le fils d’un général de l’Empire. Il a grandi dans un appartement dont les fenêtres donnaient sur le Musée des monuments français. En quelques années il révolutionne l’esthétique de l’écriture et la dramaturgie. Hernani, représenté au théâtre français le 20 février 1830, impose le drame romantique sur la scène parisienne au prix d’un scandale fameux : la « bataille d’Hernani ». En 1836 paraît Notre-Dame-de-Paris, premier roman dont le personnage principal est un monument. La cathédrale parisienne, chef d’œuvre de l’architecture religieuse du XIIIe siècle, domine de toute la hauteur de ses tours le monde grouillant du Paris médiéval. Dans ses tours habite le bossu contrefait, amoureux d’Esmeralda, la bohémienne. Dans la maison des ecclésiastiques attachés au service de Notre Dame, le sombre Frollo, amoureux lui aussi de la belle gitane trame ses sombres desseins. Sur le parvis danse la belle entre les maisons à colombage et la cour des miracles. Hugo décrit la beauté des fenêtres élancées par lesquelles coule la lumière, la magnifique pénombre du chœur, le bleu et le rouge des vitraux de la grande rosace, la figure grimaçante des gargouilles, l’enchevêtrement des arcs-boutants. Mieux que personne il saisit la puissance et la beauté de l’architecture religieuse médiévale, que l’on appelle alors «gothique». Ses manuscrits sont en outre parsemés de dessins magnifiques.
17-01-13 Illustration d’Alfred Barbou pour Notre Dame de Paris 1882

Mais Hugo n’est pas seulement dramaturge et romancier. Il est aussi polémiste. Il sait parfaitement saisir l’air du temps, identifier un scandale et brutaliser l’opinion à l’aide d’une formule frappante. Depuis la Révolution beaucoup de biens mobiliers ont changé de main en France. De vieilles fortunes se défont, de nouvelles se construisent sur l’achat à vil prix de châteaux, de monastères, de maisons anciennes. Des marchands de biens avides et dépourvus de goût détruisent sans discernement les édifices qu’ils acquièrent. On les appelle « la bande noire ». De faibles voix s’élèvent pour dénoncer ce scandale. L’écrivain catholique Charles de Montalembert écrit en 1825 dans la dans Revue des Deux Mondes, sérieuse revue à destination des lettrés, un article intitulé « Du vandalisme en France et du catholicisme dans l’art ». C’est bien mais cela passe inaperçu.

Hugo a écrit en 1825 un article au titre autrement plus fort «  Guerre aux démolisseurs ». Il s’enflamme :

" A Paris, le vandalisme …t ous les jours () démolit quelque chose du peu qui nous reste de cet admirable vieux Paris. Que sais-je ? Le vandalisme a badigeonné Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du palais de Justice, le vandalisme a tué Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques instants des monuments qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté, bouffi d'orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur et content de lui…[3]"

Or rien de légitime dans tout cela car

« Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire ; sa beauté à tout le monde. C'est donc dépasser son droit que le détruire."







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Viollet-le-Duc
Un autre personnage-clef va prendre en main le sort des monuments français. Il s’agit de l’architecte Viollet-le-Duc. Tout jeune encore il a, en 1840, réussi la restauration difficile de la Madeleine de Vezelay. Cela lui vaut la confiance de la Commission qui lui confie par la suite des chantiers sensibles : la Sainte-Chapelle et Notre Dame à Paris par exemple (avec Lassus). Il intervient aussi à Carcassonne, à Saint-Sernin de Toulouse et dans de nombreux édifices religieux, s’opposant souvent aux architectes diocésains qu’il juge peu compétents. Il élabore une histoire de l’architecture (Histoire de l’habitation humaine) puis une théorie des principes de restauration, développée en particulier dans le volumineux Dictionnaire raisonné de l’architecture française (10 vol). Il conseille de chercher la forme la plus caractéristique du monument et hiérarchise les interventions de la plus à la moins souhaitable. « Il vaut mieux restaurer que réparer, réparer que reconstruire, reconstruire que détruire ».

Il entame un programme qui va non seulement sauver le patrimoine religieux médiéval français mais aussi le modifier sérieusement. A Pierrefonds il reconstruit le château fort en ruines, à Paris il dote Notre-Dame d’une flèche qui n’existait pas et  à Carcassonne il reconstruit fortement les remparts...


III. Protection animation, la ville médiévale aujourd’hui en France
Le statut de la ville médiévale dans la culture française aujourd’hui est ambigu. La question de la protection n’est pas contestée mais on ne discerne pas d’usages politiques ou symbolique squi seraient en phase avec les questions de la France contemporaine, si bien que les autorités ont le sentiment de se trouver face à un problème : comment inventer des usages pour la ville médiévale qui ne soient ni triviaux, ni élitistes, ni destructeurs pour l'environnement social ?


Des quartiers stérilisés
Les remarques faites à propose des villes antiques sur la stérilisation d'un quartier par sa trop grande protection et son usage touristique exclusif valent bien entendu pour les villes médiévales. L'ethnologue français Daniel Fabre a réalisé il y a une dizaine d'années une étude exhaustive sur la ville close de Carcassonne, d'où tous les habitants avaient fui et où il ne restait que des commerces destinés aux touristes, dont les propriétaires habitaient ailleurs.

Dans la ville de Rennes, la rue Sainte-Anne, bordée de magnifiques maisons à pans de bois, située là où se trouvait autrefois le premier faubourg de la ville est paradoxalement devenue un lieu urbain en crise. les cafés pour étudiants s'y sont multipliés et le trafic de drogue s'y est installé. L'insécurité désormais est réelle les sirs de fin de semaine et il y a même eu des débuts d'incendie.

'Animations médiévales', la question de la qualité
Les espaces médiévaux se prêtent à des formes d'animation urbaines festives qui tutes, posent aujourd'hui la question de la qualité.

Commençons par les cavalcades en costumes. c'est par exemple ce qu'organise l'association des commerçants de la ville de Vannes chaque année. les commerçants eux mêmes se griment, portent des costumes médiévaux, des coiffes, défilent à cheval, élisent une " duchesse" de Bretagne. Ce type de festivité a vu le jour dans les années 1930. Il a été populaire dans les années 1950-60 et a été réanimé dans la derniere décennie. C'est souvent un succès en termes de fréquentation du public. et ces animations paraissent accessibles à un public populaire ou peu cultivé. Des critiques sont souvent adressées aux organisateurs en ce qui concerne l'authenticité des costumes et des accessoires.

Les repas médiévaux subissent le même type de critique. En 2008 en Lithuanie les villes touristiques principales mettaient ce type d'animation à leur programme, tout en déclenchant une réflexion sur le niveau de qualité requis. Souvent, en effet, les offices de tourisme qui sont en charge de ces programmes ne sont pas tres sensibles à la question de l'authenticité.

La reconstitution de pièces de théâtres, parfois tres savante,  entre en conflit avec des genres moins aboutis : on voit des "jongleurs" plus ou moins autoproclamés sur le parvis des cathédrales proposer des numéros de qualité très médiocre.

Il y a bien sût tout un travail fait par des musiciens ou des acteurs pour rechercher une certaine authenticité. Des villes programment des concerts exigeants. mais le moyen-âge pose des problèmes spécifiques. Il n'existe plus d'instruments authentiques, tous ont dû être reconstitués. Le répertoire est peu familier au grand public; la langue n'est plus comprise et les textes demandent un effort d'adaptation...

Certains spectacles sont assurés par des sociétés d'amateur qui reconstituent, par exemple,la vie d'une compagnie d'archers. L'une d'entre elles participait à un colloque à Strasbourg l'année dernière pour expliquer comment ses membres abordaient la question de l'authenticité de ce qui était transmis au public : tissage et teinture des vêtements selon des procédés anciens, reconstruction des armes, soin apporté à la cuisine. Mais il apparaît que les corps de nos contemporains ne ressemblent ni dans leur façon de bouger ni dans leur façon de parler à ceux de leurs ancêtres. Ni la crasse, ni les odeurs, ni les handicaps ne peuvent, bien sûr, être restitués. Les "reconstitutions" appartiennent à l'ordre du spectacle et gagnent toujours à afficher et à justifier leurs limites. Il demeure que ces compagnies d'amateurs sont sollicitées, en particulier en Suisse ( reconstitution d'une Compagnie au servcie du Duc de Bourgogne au XVIe siècle)  ou pour les châteaux du Massif central. Signe certain de désinvestissement symbolique, les reconstitutions se tournent de plus en plus vers un public scolaire et enfantin. Dans les villes, ce qui est proposé, ce sont des visites jouées par des acteurs qui interprêtent sur les lieux les épisodes historiques réels ou inventés qui auraient pu y prendre place. la questiond e la qualité du récit se pose alors, plus souvent que celle de la qualité des acteurs.

On rapprochera cette question de celle des " sons et lumières". les technologies permetent aujourd'hui d'illuminer magnifiquement et chaque soir de la saison touristique remparts, cathédrales et toits des vieilles villes. Lorsque la lumière se fait spectacle, avec un récit d'accompagnement toute la difficulté est de trouver une forme de narration qui ne soit ni trop scolaire ni trop inignifiante.

De décevants châteaux-forts.
Par ailleurs, cet élément caractéristique de l'architecture médiévale - qui n'est pas propre à la vile - pose aujourd'hui un problème déroutant : il n'est pas aussi beau dans sa réalité que dans l'image rêvée que le cinéma et les jeux vidéo en propagent. Le colloque qui a pris place à Strasbourg  il y a deux ans  soulignait ce déficit. Des transformations dans l’administration des monuments historiques  a transféré à l’administration régionale (en fait les départements) d’Alsace la propriété et le soin de gérer onze châteaux-forts auparavant monuments historiques de l’Etat. Il ne s’agit pas de villes à proprement parler mais de monuments isolés. On signalera à cet égard a reconstruction du château de  Ganelon,   commencée comme un projet universitaire destiné à tester la capacité des artisans médiévaux à construire un château dans un temps donné, et devenu depuis un succès touristique. Sauf ce cas tres particulier, les châteaux forts aujourd'hui araissent aujourd’hui terriblement encombrants : ils coûtent cher à surveiller et à restaurer, on n'a pas le droit d'en faire des salles de séminaire ou des hôtels, sauf à les altérer exagérémen, les visiter est parfois dangereux, leur gardiennage coûte cher et leur animation est toujousr à réinventer.

En outre le château-fort, tout comme la ville « réelle » doivent compter avec leurs répliques  dans l’imaginaire. Les films hollywoodiens et européens ont montré à des générations de spectateurs des villes et des châteaux "plus médiévaux que nature", avec plus de tourelles, de tours, de créneaux, que n’ont jamais eu les « vraies ». Les décors numériques de l’heroic fantasy et des jeux vidéo proposent aujourd’hui des villes «médiévales » qui dépassent l’imagination, au sens propre. Qui fera mieux que l’architecte des décors du Seigneur des Anneaux ? La ville médiévale aujourd’hui peine à coller à sa propre image …

[1] Maurice Druon, Les Rois maudits- t. 1 Le roi de fer, Livre de poche , 1970, p. 49
[2] Baron Taylor et alii, Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, Paris, Gide, 21 vol, 1820-1878.
[3] Victor Hugo, "Guerre aux démolisseurs", Revue des Deux-Mondes, 1832.

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