mardi 27 avril 2010

Cours n°2 Les villes romaines en Gaule


Introduction

La ville antique en France présente deux types d’intérêt. En premier lieu elle est au cœur du processus qui voit la naissance des monuments historiques. Or ces derniers  appartiennent à la construction de la citoyenneté moderne fondée sur l’idée de nation. Les monuments historiques sont les traces d’un passé commun, d’une histoire collective qui fonde l’identité de la nation française. Par ailleurs, les villes contemporaines qui possèdent un riche patrimoine antique sont confrontées à la nécessité de définir une politique de la ville qui tienne compte des enjeux civiques contemporains : sentiment d’appartenance, solidarité vis-à vis des plus faibles, création d'une identité collective par des évènements partagés.

On abordera la question en traitant successivement trois aspects. En premier lieu nous verrons comment se sont constituées les villes de la Gaule romaine au premier siècle avant notre ère en nous intéressant particulièrement à Arles, Orange et, à un moindre titre, à Nîmes. Ensuite nous verrons comment émerge la notion de monument historique et comment se construit un regard sur les monuments. Dans une troisième partie nous considèrerons quelques-uns des enjeux actuels de la politique urbaine dans ces villes.

I. Les villes antiques en Gaule
La conquête romaine déclenche la construction d'un nouveau type de villes dans les territoires occupés<;

1°. Le contexte : la conquête de la Gaule

Partout où l’Empire conquiert des territoires, il organise la société selon les lois romaines. Les peuples conquis ont des statuts assez divers : en général ils doivent payer des impôts  mais la ‘pax romana’ leur est favorable. Les travaux agricoles  et le commerce sont florissants. Tout le pays s’enrichit. Les notables qui acceptent de collaborer avec les Romains sont récompensés. Au fil du temps la citoyenneté romaine avec tous ses privilèges est donnée à un nombre croissant d’entre eux.

 Le phénomène est particulièrement marquant en Gaule. Au premier siècle. Le latin est adopté par la population alors que se développent l’administration, le commerce et les rapports avec l’armée. Evoluant sous l’influence de la langue celtique parlée par les Gaulois, ce latin populaire va donner naissance à terme à la langue française, dans laquelle on reconnaît très facilement les racines latines.

La conquête de la Gaule par les Romains se fait en plusieurs temps. Avant le premier siècle, Rome domine la région située entre Marseille, Arles et Orange qui porte le nom de Provincia, aujourd’hui Provence. Les villes y sont très tôt organisées selon le modèle grec et romain  : ainsi  Arles ou Nîmes en Narbonnaise.

Ces villes sont en relations commerciales avec les tribus gauloises qui occupent le territoire de la France actuelle. Ces dernières ont déjà commencé à adopter des éléments de la civilisation romaine lorsque Jules César, au 1er siècle, décide de procéder à la conquête militaire de la Gaule. En plusieurs campagnes il soumet  (52-53 avant J-C) l’ensemble des tribus ; vaincu, le chef Gaulois révolté  Vercingétorix  est amené à Rome, exhibé lors du triomphe de César, puis étranglé dans sa prison.

Il n’y aura plus, ensuite, de révolte importante en Gaule. Le pays est romanisé. Les peuples gaulois doivent payer des impôts mais ces derniers ne sont pas insupportables ; Rome amène en échange la paix et met en place un système de routes qui favorisent l’essor du commerce et l’enrichissement général ; les notables des villes gauloises se rallient à l’empire. Peu à peu certains vont bénéficier de la citoyenneté romaine. La langue latine se répand, diffusée en particulier par les soldats.

C’est dans ce contexte que naissent les villes romaines en Gaule.

Les villes romaines en Gaule

Certaines villes de la gaule romaine sont de fondation ancienne, et sont liées aux courants commerciaux existant le long de la côte de Méditerranée, ainsi Arles ou Nîmes.

D’autres sont fondées par le pouvoir romain après la conquête à l’emplacement de villes gauloise ou à côté d’elles. Autun (Augustodonum,) dans le centre du pays est une création entièrement nouvelle située à quelques kilomètres de l’ancien oppidum des Eduens, partenaires commerciaux importants des Romains. Lyon  est fondé en 43 av. JC au confluent de deux fleuves importants la Saône et le Rhône, non loin de la ville gauloise de Lugdunum (‘forteresse du dieu Lug’) dont la valeur stratégique avait été remarquée par César dès la campagne de 52. Plus au nord, Lutèce (Lutetia)  se développe non loin du passage sur la rivière Seine contrôlé par le peuple gaulois des Parisii. Dans toutes les provinces se mettent en place des villes : Condate, (Rennes) et Darioritum (Vannes) en Bretagne, Burdigala (Bordeaux)  en Aquitaine et des dizaines d’autres.

Les nouvelles villes romaines obéissent à un modèle commun.  Pierre Grimal les décrit ainsi :
« …les cités provinciales d’Occident étaient fondées à l’image de Rome. De même que Rome était née autour d’un forum, de même, à la rigueur, il suffit d’un forum pour former une cité romaine.  Fréjus ainsi n’est au début qu’un Forum de César (Forum Julius). Des paysans s’assemblent pour un marché. Des marchands romains ou italiens y fixent leur résidence ; ils se regroupent en un « conventus » association de citoyens romains, et se donnent es institutions semblables à celles de Rome : des magistrats pour administrer leur « collège », des décurions formant un conseil et des prêtres. Peu à peu les notables indigènes étaient admis à participer à cette vie publique. Une nouvelle cité romaine était née[1] ».

La forme de la ville

Un plan quadrillé
La ville romaine a une forme idéale et cette dernière est adaptée aux contraintes du lieu. Le forum est établi au centre, à l’intersection des deux voies principales appelées cardo et decumanus.  La première voie, le cardo est orienté nord-sud, la seconde ouest-est. Les autres rues se coupent à angle droit. L’enceinte est de forme rectangulaire. On discute aujourd’hui des raisons de cette organisation. Selon l’explication classique, les villes sont construites sur le modèle du camp militaire. En fait, ce modèle vient sans doute du Moyen-Orient et a été répandu par l’intermédiaire des cités grecques de Grande-Grèce et de Sicile. Il est peut-être à rapprocher du plan dessiné pour Athènes par Hippodamos de Milet comme nous l’avons vu précédemment. L’orientation des rues principales est certainement à rapporter à la science des augures, importante dans l’Italie primitive et étrusque, comme on l’a vu pour la fondation de Rome.

Des édifices civiques
Ce plan théorique est adapté à la configuration des lieux. Les villes celtiques étaient fréquemment installées sur un éperon barré fortifié. D’autres se logeaient à l’endroit où l’on pouvait traverser une rivière. L’espace urbain de la cité romaine est surtout marqué par l’existence d’édifices d’une taille et d’une beauté inconnues des cités gauloises. Dans chaque cité les principaux édifices sont imités de Rome et remplissent des fonctions civique et religieuses analogues.

En général la ville nouvelle est dominée par un ensemble de temples semblables à ceux de Rome, associant les trois dieux principaux honorés sur le Capitole : Jupiter, Junon et Minerve. Lorsqu’il n’existe pas de hauteur naturelle, on remblaye une terrasse artificielle. Tous les autres édifices servant  aux grandes fonctions de la vie sociale, politique et urbaine sont conçus d’après le modèle romain : chaque ville, même petite, s’efforce ainsi d’avoir des thermes, un ou des théâtres ou amphithéâtres,  des basiliques en annexe du forum, des portiques, des marchés couverts, une curie pour la réunion du Conseil municipal, parfois un arc de triomphe... En bordure de la place publique on trouve les sanctuaires élevés en l’honneur de la  divinité de l'empereur régnants lors de la fondation de la ville: par exemple à Nîmes la «Maison carrée» est dédiée aux deux « princes de la jeunesse », jeunes gens divinisés de la maison de césar, C. et L. Caesar. A Vienne, dans la vallée du Rhône,  un temple est consacré à Auguste et à Livie.

Rien n’est imposé aux provinciaux : leur admiration pour Rome est sincère et c’est parce que les édifices urbains de Rome paraissent les réalisations les plus achevées de l’esprit humain que les Gaulois s’empressent de les reproduire.  En outre la  ville romaine répond à un modèle qui bénéficiait déjà avant la conquête d’un certain prestige : elle reprend la tradition de la ville hellénistique que les colonies grecques (Marseille)  ont fait connaître dans tout le bassin méditerranéen.

Certaines villes gauloises conservent cependant des édifices de tradition indigène. Par exemple on y trouve des temples à « cella » (chambre) circulaire ou polygonale entourés ou non d’un péristyle.  Ainsi le temple de Janus à Autun.  Ce plan en effet est inconnu en dehors du domaine celtique. Sa réalisation en brique est une adaptation à la ville romaine.

Les grandes villes romaines sont plus fréquentes dans le sud de la France que dans le nord.  Considérons quelques d’entre elles en détail.

II. Trois exemples de villes antiques
a) Arles
La petite ville d’Arles  a connu un destin extraordinaire. Située au bord du fleuve Rhône, près de son embouchure, la ville a été embellie au premier siècle avant J-C par les autorités romaines qui l’ont dotée de tous les attributs d’une ville provinciale. Puis elle est entrée en décadence et s’est enfermée dans ses remparts. Au lieu d’être détruits, beaucoup d’édifices romains ont été réutilisés, comme églises ou à des fins défensives. Le cirque, par exemple, a été fortifié. Les maisons médiévales se sont logées contre ses murailles gigantesques. Il a été ainsi sauvé de la destruction. Et comme l’activité économique n’a jamais vraiment repris, les archéologues au XIXe siècle ont découvert une petite ville figée dans sa forme ancienne, où l’on pouvait encore clairement voir ce qu’était une ville de province à l’époque romaine.


Un plan hérité de la ville grecque
Pour profiter du point de rencontre entre une route terrestre reliant l'Italie à l'Espagne et la voie fluviale du Rhône, les Grecs, s’y sont installés dès le début du VIe siècle av. J.-C.. La ville est alors dotée d’une organisation en forme de quadrillage, s'inspirant des colonies et des ports marchands grecs (sur le modèle du Pirée).


En 46 av. J.-C., Jules César, après sa victoire sur Marseille, alors colonie grecque, remercie les Arlésiens de leur aide en y fondant une colonie de droit romain dotée d'un immense territoire. La colonie romaine qui se développe à partir du Ier siècle av. J.-C) conserve la structure de la ville grecque préexistante. Les Romains y ajoutent les grands axes du cardo et decumanus (qui ont été conservés dans les parcellaires médiéval et moderne)
 

 Un ensemble de monuments classiques
Très vite prospère, Arles  s'enrichit des équipements urbains qui illustrent la romanisation de la Gaule: forum, temples, théâtre, amphithéâtre, cirque, thermes.

Le forum est le lieu de la vie civique. Vaste, (90 x 60m) il est à Arles entouré de galeries appelées portiques ; ces derniers ont disparu mais on peut encore voir les cryptoportiques qui sont des galeries situées sous les portiques du forum.



Les thermes représentent l’un des pôles de la vie sociale. A Arles, les thermes dits de Constantin représentent un des exemples de thermes antiques les mieux conservés en Gaule.
On pourrait les comparer aux thermes de Lutèce, bien visibles à Paris sur le boulevard Saint-Germain. Ils possèdent de grandes salles voutées, de nombreuses piscines, des installations souterraines pour faire circuler l’eau chaude et la vapeur.


Le cirque, le théâtre et l’amphithéâtre sont des endroits où les riches citoyens et les élus offrent des distractions au peuple. Leur magnificence témoigne de la supériorité de la civilisation romaine et leur décor renforce la religion civique.

Le cirque  mesure  450 m de long. Il était réservé comme les autres cirques romains aux courses de char, très prisées par la population. 20 000 spectateurs pouvaient y assister. Les chars tournaient autour d'une longue barrière centrale, la spina, où se dressait l'obélisque qui se trouve aujourd'hui sur la place de la République de la ville moderne. Comme le sol était le monument est posé sur des fondations composées de milliers de pieux de bois. Aujourd'hui seul est visible l'arrondi du cirque (la sphendone), devant le musée départemental Arles antique

Le théâtre a été construit à la fin du premier siècle avant J.- C. Il pouvait contenir 10 000 spectateurs. Contrairement à la plupart des théâtre romains, il n'était pas appuyé sur une colline mais entièrement construit à son sommet. Son enceinte extérieure comportait trois étages d'arcades (27 arcades à chaque étage). Au Moyen Age, ils servit de carrière puis fut entièrement recouvert de maisons. Le déblaiement des vestiges eut lieu au début du XIXe siècle.

  Le théâtre. Mission héliographique. 1851


De ce théâtre, il ne reste aujourd'hui du mur de scène que deux grande colonnes de marbre. L’ensemble des gradins (appelé cavea) est incomplet. L'enceinte extérieure est très partiellement conservée, en particulier au niveau de la tour de Roland qui englobe une travée antique complète. La riche statuaire trouvée lors des fouilles est aujourd'hui au musée départemental ‘Arles antique’.

L'amphithéâtre fut construit un siècle plus tard, à l'époque des Flaviens, au moment où la ville, enrichie par son commerce fluvial, était en pleine expansion. Son enceinte extérieure est composée de deux étages comportant chacun 60 arcades. Elle enserrait 33 gradins qui pouvaient accueillir 20 000 spectateurs attirés par les combats de gladiateurs. La circulation dans le monument se faisait aisément grâce à une grande galerie extérieure, à des galeries concentriques aux différents niveaux, à de nombreux escaliers et aux ‘vomitoires’ qui permettaient d'accéder aux gradins.
Mission héliographique, 1851


2° Une ville antique dans la ville médiévale
Comme toutes les villes de la Gaule antique, Arles souffre des invasions barbares au Ve siècle. La Pax romana n’est plus assurée, l’administration romaine s’écroule, le commerce s’effondre. Chaque ville s’enferme dans des remparts. A Arles, comme ailleurs, ces derniers sont construits en partie grâce aux débris de monuments antiques qui n’ont plus d’utilité. La civilisation en effet est devenue chrétienne depuis le règne de Constantin et les temples aux dieux protecteurs de la cité sont désaffectés.  Plus personne ne donne de jeux, les théâtres sont vides. C’est la cathédrale chrétienne qui désormais va polariser la vie religieuse et sociale.

A Arles le rempart médiéval enferme et protège le cœur de la ville qui conserve l’organisation des rues antiques. L’amphithéâtre, dès le début du Moyen Age, est transformé en forteresse comme en témoignent les trois tours de défense visibles encore aujourd'hui. Des maisons sont construites à l'intérieur, formant un véritable quartier dans la ville.
Cependant au XIIe siècle la ville connaît un moment de prospérité lié à la reprise du commerce en Méditerranée. On construit alors une cathédrale magnifique, Saint-Trophime mais la prospérité est de trop courte durée pour altérer sensiblement la persistance de la ville romaine dans la ville médiévale.

b) Orange
Orange est une ville antique fondée pour installer les soldats démobilisés de la seconde légion. Il existait dès la préhistoire une colline fortifiée – éperon barré qui abrite l’une des principales cités des Cavares avant l'arrivée des romains. Un Castrum était édifié sur la colline. Les légions romaines y furent écrasées par des « barbares » Cimbres et Teutons en 105 av JC. Marius chasse les envahisseurs germains trois ans plus tard. La cité de droit romain Arausio est fondée en 46 av JC quand l'empereur Octave y installe les vétérans de la deuxième légion.

La ville est construite selon un plan très régulier. Son enceinte englobe 70 ha. Elle se pare de tous les édifice et statues d’une ville romaine prospère. : forum, thermes, aqueduc, remparts, et bien sûr le théâtre et un arc de triomphe aux portes nord de la ville commémorant la conquête de la Gaule. Ville romaine par excellence, elle affiche la supériorité de la civilisation urbaine amenée par Rome.
Arc de triomphe Orange, Mission héliographique, 1851


Le théâtre est édifié sous le règne d’Auguste (alors Octave). C’est le seul théâtre romain qui ait conservé intact son mur de scène qui fait 103 m de long et 36 m de haut et est fort imposant. En haut on aperçoit les pierres qui servaient loger les mats permettant de tendre une toile pour protéger les spectateurs ; 19 arcades donnent accès aux coulisses et aux loges. L’hémicycle pouvait contenir environ 7000 spectateurs. Le mur de scène comportait une statue d’Auguste, haute de 3,55 m qui a été remise en place en 1950.

L’arc de triomphe s’élève sur la voie Agrippa qui reliait Lyon à Arles. Il a des dimensions imposantes (19, 21 m de hauteur, 19,7 m de largeur, 8, 40 m de profondeur). C’est le troisième par la taille des arcs romains qui nous sont parvenus. La façade nord a conservé l’essentiel de sa décoration d’origine qui tient à la fois de l’art hellénistique et du classicisme romain.  Les scènes guerrières évoquent la pacification de la Gaule. Des éléments marins rappellent la victoire remportée par Auguste à Actium sur la flotte d’Antoine et Cléopâtre.
Il est construit vers 20 av. JC et dédié plus tard à Tibère. Commémorant les exploits des vétérans de la IIe  légion.l’arc de triomphe d’Orange est percé de trois baies encadrées de colonnes. A l’origine un quadrige en bronze le surmontait et deux trophées flanquaient le quadrige.
L’arc de triomphe est caractéristique des monuments-messages. Il inscrit dans le paysage la puissance de Rome. Ses décors rappellent la puissance militaire de l’Empire aux populations locales.

c) Nîmes
La Tour Magne Nîmes, Mission héliographique, 1851

La Maison carrée à Nîmes, Mission héliographique, 1851


II.  La  redécouverte de la ville antique

Au moyen-âge les vestiges des villes antiques sont ignorés des savants et de la population parce qu’ils n’ont pas de signification dans le paysage mental du temps, qui est tout entier occupé par le christianisme.

Peu à peu cependant le souvenir de Rome réinvestit  la pensée collective en Occident. L’intérêt pour les vestiges matériels de la civilisation romaine  renaît

L’une des caractéristiques de l’Europe moderne et des Lumières est, en effet, la place qu’elle fait à l’Antiquité grecque et romaine. Les auteurs grecs et latins, la philosophie, la sculpture de l’antiquité sont redécouverts à partir du XVIe siècle. A la fin du XVIIIe siècle, le néo-classicisme offre une place dans les arts aux modèles issus de l’antiquité. Cette dernière n’est pas considérée comme une période morte, un passé définitivement révolu, mais comme une source d’inspiration pour les créateurs. La Grèce et la Rome antique offrent des modèles  considérés  comme importants et intéressants pour construire l’avenir. Les mille ans de moyen-âge chrétien sont désormais considérés comme une période « barbare », un moment obscur qui n’offre plus aucun modèle vivant pour la pensée ou l’art. En même temps que la société européenne va chercher ses modèles dans la Grèce et la Rome antique, elle redécouvre les vestiges urbains de l’antiquité.


Le goût pour l’antique
Dès le XVIIIe siècle les voyageurs s’intéressent aux vestiges romains visibles dans les villes du sud de la France. L’une des raisons de leur curiosité est le fait que tous les jeunes gens de la bourgeoisie et de l’aristocratie reçoivent alors une éducation fondée sur la lecture des auteurs latins. Les grands hommes de l’antiquité romaine sont donnés comme des exemples de conduite civique, les grands généraux comme des modèles de courage et de science militaire. Le droit romain est enseigné.  On a découvert en Grèce et en Italie les statues antiques qui sont devenues le modèle du beau pour la sculpture.

Le pôle de l’intérêt des voyageurs est bien entendu l’Italie, qui est visitée dans le cadre du « Grand Tour » voyage d’étude esthétique et politique qui fait partie de la formation des jeunes gens de l’aristocratie au XVIIIe siècle, puis de la formation de la bourgeoisie cultivée. Les voyageurs se rendent à Rome et à Pompéi. Pompéi est une petite ville près de Naples qui a été enterrée sous les cendres par une éruption volcanique au premier siècle avant JC. Au XVIIIe siècle des fouilles font venir au jour des villas parfaitement conservées. On découvre des fresques qui donnent une idée de ce qu’était l’art de la peinture dans la Rome antique. Profitant de l’amélioration des transports et de la sécurité sur les routes, les voyageurs s’y rendent nombreux. Certains vont jusqu’en Sicile et dans le sud de l’Italie – la Grande Grèce – où ils admirent des temples gigantesques et très bien conservés comme ceux d’Agrigente. Le voyage en Grèce, alors sous domination ottomane et pratiquement fermée aux voyageurs, demeure exceptionnel mais  quelques récits littéraires nourrissent la curiosité des gens cultivés.

Antiquaires et voyageurs
Les villes du sud de la France présentent aussi des vestiges venus de l’antiquité romaine. On s’y intéresse depuis le XVIe siècle et la Renaissance mais  les savants manquent de connaissances véritablement organisées. Au tout début du XIXe siècle, on donne le nom «Antiquaires»[2] - terme légèrement péjoratif, aux amateurs d’antiquité qui tentent de regrouper identifier et interpréter les vestiges des civilisations anciennes sur le territoire  de l’ancienne Gaule. Ce sont des  ecclésiastiques, des avocats, des médecins, des propriétaires terriens. La renommée de ces érudits ne dépasse pas  les limites de leur ville ou de leur département. Ils tiennent la chronique des statues, chapiteaux, colonnes, fragments d’édifices, qui sont découvert lors des travaux agricoles ou des reconstructions. Leurs datations sont souvent inexactes, leurs interprétations hasardeuses. Ils publient dans le cadre des sociétés savantes locales. Une association appelée Académie celtique les rassemble au niveau national au moment de la Révolution française et ils publient dans sa revue. Au XIXe siècle Arcisse de Caumont, un aristocrate  normand, fédère leurs efforts dans la cadre de la Société des Antiquaires. Il rédige un « Cours d’Antiquités monumentales » publié en 1833.

De l’importance politique de l’histoire
Un tournant important est représenté par l’intervention de l’Etat après 1830. Le nouveau gouvernement de la Monarchie de Juillet va chercher une légitimité dans l’histoire. La nation est alors conçue comme l’ensemble des gens qui partagent une même origine, une même langue, une même histoire. L’Etat doit entretenir le sentiment d’appartenance des citoyens français à une même nation et donc favoriser le récit de l’histoire commune. Le ministre de l’instruction publique est alors un jeune historien, François Guizot. Il  crée un Comité des Monuments historiques. Ce comité a pour fonction de repérer dans toutes la France les édifices qui ont de la valeur pour leur beauté, pour leur signification dans l’histoire de l’architecture ou pour les évènements historiques qui y sont attachés. Chose nouvelle, l’Etat considère désormais qu’il est de sa responsabilité de dépenser de l’argent public pour protéger ces ‘monuments historiques’ de la ruine et les remettre en état.

Le gouvernement dépêche alors dans les provinces les premiers «  inspecteurs des monuments historiques ». Au nombre de ces derniers on compte Prosper Mérimée, écrivain connu (il est l’auteur de Colomba, La venus d’Ille). C’est un ami de l’impératrice. Il rédige des carnets de voyage qui rendent compte de son exploration de la France à la recherche de monuments et les publie. Il s’intéresse en premier lieu aux grandes cathédrales et aux églises anciennes, en particulier les abbatiales, que la révolution française et la modernisation de l’Eglise ont laissées en déshérence. Il identifie les châteaux importants et en particulier les châteaux forts médiévaux ainsi que les monuments celtiques. Mais il recherche aussi les vestiges de l’antiquité romaine qui vont être au nombre des premiers  vestiges protégés par l’Etat. La ville romaine antique réapparaît ainsi sur la scène politique.

La bourgeoisie nationale s’y intéresse par un autre biais. Le tourisme est en train de se développer, en particulier à cause du chemin de fer. Les « monuments historiques de la France » deviennent  des buts pour le voyage. Des collections entières de guides spécialisés décrivant systématiquement tous les monuments et paysages de l’Europe sont publiées à l’intention des touristes (Murray, Joanne, Baedeker). Les écrivains leur font concurrence. Le ‘Voyage en France’ est devenu  une source de revenus pour de jeunes écrivains en début de carrière. Un éditeur leur fait une avance ; ils prennent la diligence et entreprennent de raconter ce qu’ils voient. Et parmi ce qu’ils voient il y a les villes romaines du sud de la France dont les édifices emblématiques, les arènes d’Arles, celles de Nîmes, l’arc de Triomphe et le théâtre d’Orange, deviennent des symboles de la Provence et du Languedoc.

Nous allons étudier de plus près deux documents contemporains de ce moment de « l’invention du monument historique » afin de comprendre dans le détail  comment les villes romaines de Provence entrent dans la culture touristique contemporaine.

a) Alexandre Dumas à Arles

Le premier texte que nous allons considérer est tiré du  Voyage fait par Alexandre Dumas dans le Midi de la France en 1834. L’auteur des Trois Mousquetaire – qui n’a encore écrit que des pièces de théâtre au succès médiocre - a alors besoin d’argent. Son éditeur lui en avance en échange d’un récit de voyage en France lucratif. Dumas va en tirer un parti singulier. Il doit pour remplir le contrat lire un certain nombre de textes publiés par les érudits locaux et antiquaires dont nous avons parlé ci-dessus afin d’insérer adroitement dans le récit de sa progression des renseignements sur les monuments historiques rencontrés.[3]
Arrivant à Arles par exemple, il insère  dans son texte quatre pages de pensum érudit faites des spéculations des antiquaires du lieu sur l’origine des édifices de la ville. La fin du texte que nous reproduisons ci-dessous est plus intéressante pour nous. Elle nous montre que la sensibilité à la question de la conservation  dépasse les milieux de l’érudition et du ministère.  Dumas veut conserver Arles comme témoin d’un passé illustre, intact, à l’abri des modernisations intempestives. Il représente bien l’opinion moyenne des bourgeois cultivés et modernes, ceux qui vont développer le tourisme. Tourisme qui justement va contribuer à la protection des monuments mais aussi va les introduire dans la culture collective.

Alexandre Dumas, Voyage dans le Midi de la France[4] p. 251
« Lorsque la ville aux vieux débris cesse d’être galvanisée par quelque fête ou quelque marché, elle se recouche et se rendort dans sa poussière romaine. Bien  plutôt pareille à une tente militaire placée au bord d’un fleuve par une colonie errante et lassée qu’à une cité vivace, Arles fut une villa impériale mais non pas une ville souveraine …
Ainsi Arles à notre avis ne doit pas être considérée comme une ville vivante mais comme une ville morte ; tout ce qu’on pourrait faire pour ranimer son commerce ou son industrie serait chose inutile et perdue ; c’est un pèlerinage d’artiste et de poète et non pas une station de commerçant et de voyageur. Jamais les rois de Naples n’ont tenté de repeupler Herculanum ou Pompeïa, et ils ont bien fait : un tombeau n’est poétique qu’autant qu’il est muet, et sa plus grande solennité lui vient de son silence et de sa solitude.
Or, Arles est une tombe, mais la tombe d’un peuple et d’une civilisation, une tombe pareille à celle de ces guerriers barbares avec lesquels on enterrait leur or, leurs armes et leurs dieux ; la ville moderne est campée sur un sépulcre, et la terre sur laquelle est dressée sa tente renferme autant de richesses dans son sein qu’elle offre de pauvreté et de misère à sa surface.  »

b) La ‘mission héliographique’ de 1851

Un second ensemble de documents témoigne de la construction d’une culture  du monument dans la France du XIXe siècle. Il s’agit de la mission héliographique de 1851. Cette dernière envoie des photographes dans toute la France méridionale pour prendre des clichés des édifices méritant d’être protégés. Parmi ces derniers, les monuments « romains » des villes que nous avons  évoquées. Cette mission témoigne de la naissance d’une culture de l’image. On est en train d’apprendre à « voir » les monuments historiques.

Dès 1838 la Commission des monuments historiques s’est donnée une tâche gigantesque de « former la collection des plans et des dessins de tous les monuments historiques de la France.[5] »  Elle décide d’utiliser la photographique, alors toute récente.
Le 26 juin 1851, la Commission des monuments historiques charge 5 photographes d’ « une mission ayant pour but de recueillir un certain nombre d’épreuves photographiques destinées à compléter les études faites par MM. Les architectes attachés au ministère de l’Intérieur, pour la restauration des édifices historiques les plus précieux. ». Les monuments antiques d’Orange, de Nîmes, et d’Arles, qui ont fait l’objet de très fortes subventions, font partie des édifices qui doivent être photographiés

C’est un photographe nommé Edouard Baldus qui a la charge du sud-est d e la France. Il va inventer une façon particulière de photographier les monuments historiques.  Pour palier au manque de recul qui l'empêche de prendre les façades des édifices en une seule prise de vue, Baldus décide d'associer plusieurs négatifs afin de constituer une image "exhaustive" de l'édifice. Il découpe les négatifs en s'appuyant sur les lignes naturelles de l'architecture et réalise un assemblage parfait, à la manière d'un puzzle, dont les dimensions dépassent toutes les épreuves produites jusqu'alors. Sur le tirage, il procède à des retouches d’aquarelle.

C'est à Arles, une des dernières étapes, que Baldus produit ses images les plus achevées. Il accentue l'aspect monumental du site en le photographiant sous la forme d'un panorama, et appréhender le monument dans l'espace tout en l'isolant de son contexte urbain[6].

Un regard nouveau sur la ville
Les représentations photographiques de la mission héliographique inaugurent un style de photographie qui apprend aux contemporains à regarder les édifices et donc à porter un regard sur la ville qui rompt avec les représentations traditionnelles. Auparavant la représentation des monuments historiques passait par des recueils de gravure. Ainsi les Voyages pittoresques dans l’Ancienne France de Taylor et Nodier[7]. Le dessin donnait une représentation dramatique des édifices. Les contre-jour accentuait leur étrangeté ; la contre plongée leur donnait une apparence accentuait leur taille ; de petits personnages au premier plan jouaient le même rôle : plus petits que nature ils rendaient l’édifice encore plus majestueux ; enfin la présence de végétation bien dessinée sur les ruines évoquait l’idée de mort, et soulignait la fragilité des entreprises humaines,

La photographie des monuments historiques telle qu’elle se met en place dans les années 1850 révèle un autre type d’approche des édifices. On fait moins appel à l’émotion et l’on cherche à construire une approche rationnelle et savante. Le cadrage isole les édifices de leur contexte urbain. Cela contribue à leur transformation en « monuments ». On efface les fonctions qu’ils peuvent encore occuper dans la ville contemporaine pour en faire des édifices sans autre utilité que leur valeur de témoignage du passé. Le  cadrage frontal permet de restituer leurs proportions exactes. Le choix d’une lumière « froide » permet de rendre le détail de l’ornementation sans être gêné par les ombres. C’est le moment où se constitue chez les architectes une nouvelle spécialité. Dans toute l’Europe, des architectes des monuments historiques élaborent une théorie de la restauration des monuments. En France Viollet-le-Duc fonde la discipline.  La photographie se met au service de leur savoir et de leur activité.

Théorie de la restauration des monuments historiques 
L’état, en effet, finance la restauration de ces édifices. La restauration obéit à des règles professionnelles précises, rassemblées dans des manuels spécialisés. Ces règles vont évoluer avec le temps mais leur finalité demeure la même : empêcher que l’édifice ne disparaisse sans altérer trop visiblement son état originel. Il se crée en effet un rapport privilégié à l’original. Cette notion est particulièrement développée dans le monde occidental : l’édifice original possède une valeur du seul fait qu’il témoigne sans discontinuité d’un rapport avec celui qui a été créé à l’origine. Son délabrement même en fait la valeur et toute reconstruction en diminue la valeur. Un théoricien autrichien Aloys Riegl, fera au début du XXe siècle la théorie de la valeur du monument fondée sur cette hiérarchie.  Il distinguera la «  valeur d’ancienneté » qui suffit Le théorie anglais de l’art  Ruskin, traduit en France par Marcel Proust, développera la même idée à propos de Venise dans un ouvrage intitulé «  Les pierres de Venise ». C’est l’ancienneté  de l’édifice qui fait avant tout sa valeur et il est plus beau dégradé, souillé mais authentique, que restauré, ravalé, reconstruit, et irrémédiablement altéré.

A partir du début du XXe siècle, Les adjonctions et reconstructions sont donc prohibées sauf si elles sont nécessaires au maintien de l’édifice. Elles ne sont aujourd’hui tolérées que si elles sont réversibles. Certaines qui ont été opérées au XIXe ou au début  du XXe siècle pour et permettre un usage  touristique de l’édifice  ne seraient sans doute plus autorisées: ainsi le remaniement des gradins dans les amphithéâtres et cirques, pour permettre aux spectateurs de s’asseoir. En revanche à Orange on vient de construire un toît de verre sur la scène du théâtre antique.

Pour l’heure, on voit au XIXe siècle les édifices romains des villes citées ci-dessus être isolés du tissu urbain et protégés contre les altérations. Ils deviennent le but de voyages touristiques. Les voyageurs se rendent à Arles, Orange ou Nîmes exclusivement pour admirer les monuments historiques antiques et médiévaux. Cela modifie entièrement la perception et l’usage de la ville. Nous allons voir comment dans une troisième partie.

Illustrations  . Un dessin d’Arles des Voyages … de Taylor et Nodier
      Une photographie de Baltus

[Roman Arch at Orange], 1851
Édouard Baldus (French, born Prussia, 1813–1889)
Salted paper print from paper negative
13 7/8 x 10 5/16 in. (35.3 x 26.2 cm)
Purchase, The Horace W. Goldsmith Foundation Gift through Joyce and Robert Menschel and Edward Pearce Casey Fund, 1990 (1990.1127)
For the Missions Héliographiques, Baldus made two views of the Roman triumphal arch in the Provençal town of Orange. One shows the monument almost frontally, its visible face in shadow, but with sunlight glinting on the far edges of the arched openings; a man sits contemplatively on a stone beneath the central arch and another man stands nearby; through the arches, rows of poplars, a few houses, and the nearby hills are visible; the dark and imposing Roman arch frames nature, the contemporary town, and man. This is a scene that might have been depicted by a painter, draftsman, or printmaker. Baldus' other photograph from 1851, shown here, presents the arch from the opposite side at a slight angle in strong sunlight. The structure is a massive block of stone, an isolated object, its three arched openings described by flat, intensely dark swaths of shadow that impart a graphic power to the image. Baldus' assistant stands erect at the center of the picture, an inanimate measuring rod rather than the viewer's alter ego. At this single site in 1851, Baldus demonstrated two aesthetic tendencies—the picturesque rendering of a scene and the objectification of an architectural subject—a polarity that affected his work in varying degrees throughout his career.






III. Les politiques actuelles de la ville : le paradoxe touristique


Les villes  du sud de la France  qui possèdent un important patrimoine ancien sont confrontées au début du XXIe siècle à une série de problèmes qui les oblige à repenser la fonction politique de la ville.

Revitaliser les centres anciens
La première difficulté est de revitaliser les centres anciens. On considèrera ici les maisons et immeubles d’habitation qui remontent à l’époque médiévale ou au XVIIe siècle mais qui sont enserrés dans le périmètre des remparts  médiévaux ou dans le parcellaire antique (Arles).  Ces maisons, étroites, difficiles à moderniser ont vu s’accumuler des populations pauvres qui ont laissé les édifices se dégrader.  Certains centres de villes sont devenus de véritables taudis.

Plusieurs options s’ouvraient aux municipalités, aidées par l’état dans les années 1980.  Certaines avaient fait des choix radicaux des les années 1960. Ainsi la ville de Macon en Saône et Loire, avait-elle détruit la ville ancienne pour édifier des logements sociaux à la place.  C’est un cas assez rare qui a fait prendre conscience aux autorités de la valeur du patrimoine urbain. Ce dernier, en effet était mal protégé. Les lois qui se sont succès depuis le XIXe siècle (1913)  protégeaient en effet des monuments, ou les abords de ces derniers (1913).

Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que l’on prend conscience de la valeur d’ensembles bâtis dont chaque maison individuellement ne peut pas être considérée comme un monument parce qu’elle n’en a pas l’importance. Pourtant ces immeubles et ces rues forment un ensemble urbain plein de charme et d’authenticité.

Le second choix a été de laisser faire le marché de l’immobilier. Dans ce cas – on pensera à Sarlat-la-Canéda, les immeubles du centre ville ont été classés. Il a été interdit d’y apporter des éléments visibles de la vie moderne (vérandas, garages, antennes de télévision). Cela a provoqué le départ des habitants d’origine populaire. Le centre ville a alors été occupé par des habitants d’un niveau social et culturel supérieur, capables de financer des transformations coûteuses des maisons et immeubles en respectant leur cachet et de comprendre l’intérêt historique de ces restaurations. Les municipalités et l’état les ont parfois aidés financièrement par des crédits d’impôt. Les réseaux électriques et téléphoniques ont été enterrés, la voirie traitée avec soin (pavages) ; ces restaurations ont augmenté la valeur des maisons, accentuant le départ des populations modestes ou immigrées ; on a assisté à la création de magnifiques cœurs de ville restaurés (Montpellier).

Cependant ces politiques de restauration urbaine n’étaient pas sans inconvénients. En premier lieu  certaines restaurations excessives ont transformé les centre ville en objet touristiques excessivement « mis en scène », occupés uniquement par des boutiques destinées aux touristes, et par des chambres d’hôte et hôtels ; c’est le cas de Carcassonne, abandonnée par ses véritables habitants (qui a été étudiée par l’ethnologue Daniel Fabre. Par ailleurs l’augmentation des prix dans ces centres-villes restaurés a parfois changé la donne politique, les électeurs modestes étant chassés vers les banlieues. Le cœur de ville a été occupé par des résidents étrangers venant de pays à monnaie forte (Américains, Anglais, Suisses ou Allemands) n’occupant les maisons qu’une partie de l’année.  Certains maires ont vu leur réélection menacée.

Cela explique la naissance de nouvelles politiques d’urbanisme, sous l’impulsion à la fois du ministère de la culture et des collectivités locales. Dans les années 1980 l’idée s’est imposée de réhabiliter (et non pas restaurer) des cœurs de ville en consacrant un financement public à la réhabilitation des édifices sans déclencher une opération de spéculation immobilière. Les villes ont acquis les immeubles anciens, les ont réparés sans changer de façon importante leur destination et les ont reloués à bas prix aux anciennes populations (personnes âgées, commerçants)…

Il s’agit là d’un véritable savoir faire administratif et technique qui peut faire partie de politiques de coopération. La ville de Vienne en France, qui possède un magnifique amphithéâtre romain, a-t-elle noué une coopération avec la petite ville de El Jem en Tunisie qui, comme elle, en effet possède un magnifique amphithéâtre romain.

Le tourisme, en effet n’est pas toujours une solution  pour tirer le meilleur parti du  patrimoine. Il faut pour que cela ait un effet sur la vie économique de la ville, que cette dernière possède des équipements touristiques possédés et exploités par des opérateurs locaux. El jem ne possède pas d’hôtel de standing international. Les visiteurs qui viennent pour voir l’amphithéâtre descendent  dans les grands hôtels de la côte à une cinquantaine de kilomètres de là et se contentent de fréquenter les très modestes restaurants locaux. La petite ville vient de créer un musée moderne pour exposer les magnifiques mosaïques romaines trouvées sur place mais animer un musée aujourd’hui demande un véritable professionnalisme.

Arles, Orange et Nîmes chacune à leur manière témoignent des nécessités de faire un choix pour développer une politique d’animation culturelle et touristique permettant e valoriser les ruines romaines.









La ville d’Arles a construit une politique urbaine fondée à la fois sur une rénovation de l’approche touristique traditionnelle et sur la création d’évènements d’envergure internationale qui prennent les édifices romains pour cadre.

Arles, ‘Ville d’art et d’histoire’
En premier lieu Arles a adhéré au label «  Ville d’art et d’histoire » pour moderniser l’approche  du patrimoine bâti historique. Les guides touristiques imprimés rédigés pour les touristes traditionnels dirigeaient essentiellement les visiteurs vers les grands édifices antiques. La ville a voulu changer cette approche en participant au réseau des villes dites d’art et d’histoire. Toute ville qui s’engage dans cette voie signe un accord avec l’Etat. Elle doit proposer un centre d’interprétation du patrimoine urbain qui explique l’histoire des rues, des maisons, des fontaines, et de l’ensemble du petit patrimoine ; les touristes doivent y trouver des documents d’une qualité scientifique irréprochable et des guides professionnels. Cela a pour fonction d’insérer l’ensemble du tissu urbain ancien dans l’économie touristique et symbolique de la ville.

La feria de Nîmes
Par ailleurs la ville a modernisé l’usage  de l’amphithéâtre romain. Depuis le XIXe siècle on y donne des « courses de taureaux » camargaises. Les courses de taureaux  de Camargue se distinguent des corridas espagnoles par le fait que l’on n’y tue pas les taureaux. Ces derniers sont petits, agiles et les compétiteurs doivent enlever une cocarde située entre leurs cornes. C’est un sport spectaculaire, qui existe depuis très longtemps dans les environs de la ville où l’on élève des taureaux dans le delta du Rhône .

A partir de 1825, le baron de Chartrouse, maire d'Arles,  avait entreprit la restauration de l’amphithéâtre romain. Il y fit détruire 212 maisons. En 1830, une première course de taureaux eut lieu, puis sous le Second Empire, des corridas commencèrent à y être produites. Aujourd'hui l'amphithéâtre est une plaza de toro renommée.  Dans les années 1980-90, les courses de taureau étaient à la mode dans l’intelligentsia de gauche parisienne. La feria de Nîmes était devenue un lieu élégant de rencontres.

Les rencontres photographiques d’Arles
Les rencontres photographiques d’Arles représentent un autre type d’événement qui anime la ville en y faisant venir des  artistes du monde entier. Les expositions utilisent tous les endroits disponibles de la ville. Des projections ont lieu dans le théâtre antique mais des expositions ont lieu aussi dans les anciens ateliers de réparation de la Compagnie nationale de Chemin de Fer. L’art contemporain est alors un vecteur pour réintégrer dans l’espace symbolique de la vie collective des friches industrielles que l’on associe plutôt d’habitude à l’abandon et à la dégradation de la vie collective ;  par ailleurs, en installant des expositions prestigieuses à la périphérie de la ville, les organisateurs du festival obligent les visiteurs à arpenter des quartiers dans lesquels les touristes ne vont jamais.
Un festival de photographie aussi prestigieux que celui d’Arles  attire des visiteurs appartenant au monde des arts, des journalistes, des intellectuels ; la ville court le risque d’être accusée  de dépenser de l’argent pour un objet qui ne profite en rien aux habitants. Pour contrer ce risque d’une part les établissements scolaires sont associés chaque année à des ateliers spécialisés mais par ailleurs le ministère de la culture a favorisé l’installation dans la ville d’une Ecole de photographie prestigieuse.

Par ailleurs, dans une perspective plus classique, le théâtre antique est un lieu de spectacles, l'été, avec la Fête du Costume et le festival Les Suds à Arles : Festival des musiques du monde et le Festival Peplum/Arelate. Le festival Les Suds fait référence à la création d’une maison d’édition prestigieuse, Actes Sud, rare cas de création contemporaine de maison d’édition réussie.

2° Orange et son festival
A Orange s’est mis en place il y a une quarantaine d’années un festival d’opéra qui  se joue dans le théâtre antique.  Le lieu est magnifique et la programmation prestigieuse. Avec l’aide de grandes fondations comme la fondation orange (télécommunications) on y a donné Wagner, verdi avec des interprètes de renommée internationale. Pendant les années 1980-1990 l’affluence de spectateurs très aisés venus de toute la France et d’Europe ne s’est pas démentie.

La question de la survie du festival s’est posée au début des années 2000 quand les électeurs ont élu un maire appartenant à un parti d’extrême droite. Le relatif abandon du centre ville et l’absence de  politique sociale et urbaine a pu expliquer en partie ce vote. Les habitants de la ville se sont sentis abandonnés ; le festival a été alors remis en question. Ne vivant qu’à l’aide de subventions publiques, il ne profitait disait-on qu’à un public aisé, extérieur à la ville, qui n’avait pas besoin de subventions. Par ailleurs, les services de sécurité  considéraient que les légers aménagements faits dans les années 1960 pour accueillir le public ne correspondaient plus aux normes de sécurité actuelles. Et les financeurs potentiels souhaitaient des aménagements qui rendent les représentations  - forcement en plein air – moins dépendantes du climat. Souvent le mistral – vent local - soufflait trop fort pour que l’on puisse chanter. Par ailleurs les mécènes ne souhaitaient pas forcément voir leur nom associé à la couleur politique de la nouvelle municipalité.

Après de longues  discussions un nouvel équilibre a été trouvé. La municipalité est revenue à une position plus modérée ; des travaux ont été entrepris dans l’amphithéâtre et un toit de verre a été ajouté à la scène ; l’impact de ce tourisme culturel haut de gamme sur l’économie de la ville a été réévalué.

3° Nîmes et la maison carrée
A Nîmes la création d ‘un musée d’art contemporain en face de la Maison carrée a posé la question de la viabilité de l’architecture contemporaine en l’architecture en zone protégée. Face au temple romain le mieux conservé de France, la municipalité voulait autoriser la construction d’un musée d’art contemporain. La solution trouvée a été un édifice tranchant radicalement avec son contexte urbain mais rappelant par ses volumes, la célèbre «  maison carrée » qui lui fait face. La critique internationale d’architecture a approuvé. Les habitants sont plus partagés .

Conclusion

L’existence de vestiges antiques non seulement donne une forme à la ville dont elle doit tenir compte mais  confronte aujourd’hui les autorités à la nécessité de bâtir une politique autour de l’espace urbain.

La protection des monuments et des vestiges peut-être considérée comme antagoniste avec une gestion sociale du patrimoine bâti. Qui veut-on voir habiter dans la cité ?  Pour quelle fin ?  Faut-il laisser se créer une espace magnifique mais en quelque sorte mort ? peut-on réussir une rénovation urbaine sans susciter l’exode des habitants les plus modestes ?  Comment intéresser ces derniers à la protection d un patrimoine qu’ils ne comprennent pas forcément ? Quel rôle doit jouer l’école ?
Le tourisme lui même n’est pas toujours la panacée. Trop de tourisme tue les autres activités. Des évènements culturels de prestige augmentent la notoriété de la ville mais dépossèdent parfois les habitants de l’espace urbain. Nouer une politique culturelle de proximité est long et demande un effort soutenu que les électeurs ne reconnaissent pas forcément.
Et pourtant tout change : paradoxalement les vestiges antiques des anciennes villes de la Gaule romaine sont l’enjeu de débats totalement contemporains, politiques, esthétiques, et donc civiques.
---------------------




[1] Pierre Grimal, La Civilisation romaine, Flammarion, p. 421
[2]  à ne pas confondre avec le sens actuel du mot : marchand d’objets ou de meubles anciens
[3] Plus doué pour le roman historique que pour le récit de voyage, Alexandre Dumas va en fait distraire le matériau récolté pour Marseille et le château d’If et s’en servir pour rédiger un roman le Comte de Monte Cristo.

[4] Alexandre Dumas, Voyage dans le midi de la France, reed. F. Bourin, 1991, p. … p. 251

[5] (Séance du 30 mars 1839, cité par Françoise Bercé, Les Premiers Travaux de la commission des Monuments historiques, 1837-1848, Paris, A. et J. Picard, 1979, p. 40.)

[6] Raphaele Bertho. Communication au colloque «  Paysages »
[7] Taylor et Nodier, Voyages pittoresques dans l’ancienne France,  voir C. Bertho Lavenir, La roue et le stylo, Comment nous sommes devenus touristes, O. Jacob, 199, 153 p. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire