mardi 27 avril 2010

cours n°4 "Rétif de la Bretonne : le goût de la ville"

   Introduction
 Pourquoi avoir choisi ce titre pour parler de la ville européenne à l’époque moderne ? Il évoque les écrits d’un homme de lettres, Rétif de la Bretonne, qui vit à Paris à la veille de la Révolution française et qui consacre son temps à parcourir la ville la nuit et à raconter ce qu’il voit. C’est véritablement un homme qui possède le « goût de  la ville », qui aime arpenter ses rues, découvrir ce qui se cache derrière les agissements des passants, l’activité des commerçants, les interventions de la police … L’un de ses textes que nous lirons rappelle l’illumination qui le saisit un soir alors que, assis au bord de la Seine sur les berges de l’île Saint-Louis, il contemple le chevet de Notre Dame. La ville et la trouée de la Seine lui apparaissent alors dans toute leur beauté[1]. La vie urbaine est pour une lui expérience sensible, faite d’images, de bruits, d’odeurs, de rencontres.  Rétif est même la proie d’une habitude bizarre : il inscrit de courtes phrases sur la pierre des ponts et des quais de l’Ile Saint-Louis, graffitis qui rappellent des rencontres ou des évènements importants de sa vie. Chaque année il repasse sur les lieux où il a marqué dans la pierre le souvenir de ces évènements. Tout se passe comme si la ville portait matériellement la trace de la vie de Rétif. Mais quelle ville nous décrit-il ?

I. Paris au XVIIIe siècle
Le goût de la ville
L’historien du peuple de Paris[2], Daniel Roche, aujourd’hui au collège de France, avait le premier identifié ce paradoxe : alors que les classes dirigeantes et les élites lettrées au XVIIIe siècle se font  les avocats de la vie à la campagne, qu’ils présentent comme seule vertueuse et capable de faire le bonheur des hommes, de nombreux campagnards, justement,  fuient les champs ou les villages et viennent s’installer en ville.  Rétif est de ceux-là. Fils d’un artisan aisé de Champagne, il vient à Paris, apprend le métier de typographe et devient journaliste, romancier, homme de théâtre, peut-être un peu indicateur de police aussi. Daniel Roche le fait remarquer : nul n’a jamais forcé les paysans à venir en ville, et ce ne sont pas toujours les famines ou les malheurs de la guerre qui poussent les gens de la campagne vers  la grande ville. Pour les jeunes gens en particulier il y a là la promesse d’une vie plus diversifiée et plus agréable que celle qu’ils pourraient mener au village. La foule permet d’y conserver un certains anonymat : on n’est pas toujours sous le regard de sa famille ou de ses voisins. La diversité des conditions permet d’y faire des rencontres, d’apprendre un nouveau métier, de s’élever dans la hiérarchie sociale. On peut y accomplir une vocation d’artiste, de saltimbanque, d’écrivain impossible à assumer au village. 

La venue à la ville  comprend bien entendu des dangers. Dans la société dé-réglée de la capitale surtout, on trouve des voleurs, des escrocs, des aigrefins, des gens qui ne sont pas ce qu’ils paraissent être. Les filles surtout sont en danger. C’est l’objet de l’un des romans les plus connus de la fin du siècle Manon Lescaut, de l’abbé Prévost[3]. Accompagnée de façon négligente par son frère, la jolie et naïve Manon est abordée dans une auberge par un riche fermier général qui la séduit et l’installe comme fille entretenue à Paris. Elle échappera pour peu de temps à son des tin de fille de joie pour vivre dans un petit logement avec son amoureux mais sa condition la rattrapera inexorablement : tentée par le luxe et la vie de fête de la grande ville, elle redeviendra prostituée et finira sa vie misérablement.  

Le regard du voyageur
Les séductions et les dangers de la ville sont un topos récurrent de la littérature du XVIIIe siècle. On les retrouve même dans les premiers « guides » destinés aux touristes.




Plan dit « De Turgot . Ci contre, L'ile de la Cité; ci dessous, L’île Saint Louis

Ces ouvrages se multiplient au XVIIIe siècle. Ils s’adressent à des gens de condition aisée qui voyagent pour leurs affaires ou pour leur plaisir et qui désirent se promener dans la ville, visiter ses monuments, accéder aux collections privées d’œuvres d’art (il n’y a pas encore de musées publics), s’attarder dans les cafés à la mode, aller au théâtre et à l’opéra, être reçus dans des salons.


L’un d’entre eux qui porte le joli nom de Le Voyageur fidèle[4] détaille les attraits de la ville. Non seulement elle est bien bâtie, emplie de monuments qui rappellent des évènements historiques importants, mais elle est, à ses yeux, le centre de la culture et des belles manières. Il écrit :

Cet ouvrage, dont on ne connaît pas vraiment l’auteur, raconte le voyage et le séjour à Paris d’un petit noble provincial dans les premières années du XVIIIe siècle. Il séjourne à l’auberge, loue les services d’un guide et visite systématiquement les différents quartiers de la ville. Il a déjà un regard de touriste puisqu’il entre dans toutes les églises non pour prier mais pour en admirer l’architecture et le décor. Il s’en fait expliquer l’histoire et on remarque que dans beaucoup d’églises anciennes un religieux est là pour donner des explications sur les conditions de la construction de l’édifice et ses particularités, sans doute en échange d’un peu d’argent.  Le voyageur s’intéresse aussi aux palais anciens – par exemple le palais royal de l’Ile de la Cité et la Sainte Chapelle ; il cherche voir les grandes collections de tableaux conservées dans la galerie de l’hôtel de Richelieu, admire les hôtels particuliers du Marais, alors de construction récente,

Il va aussi se promener sur le boulevard qui vient d’être construit à la place de l’enceinte nord de la ville et qui est décoré par de magnifiques arcs de triomphe monumentaux à l’imitation des arcs de triomphe antiques : la Porte Saint Denis et la Porte Saint Martin. La création des boulevards  marque une révolution dans la ville. La paix est désormais suffisamment assurée pour que l’on détruise les murailles de la ville. C’est aux frontières que l’armée royale contient les ennemis par de grandes victoires (Rocroi)., comme le rappellent les sculptures en bas relief portées sur les flancs des arcs monumentaux. L’espace autrefois dévolu à la protection de la ville peut être offerte au loisir urbain. Sur les boulevards on se promène, on se fait voir, on s’arrête dans des cabarets pour boire du vin.

Cette société du loisir et du paraître n’est pas sans danger pour les étrangers. Le « Voyageur fidèle » en fait l’expérience. Sur les boulevards il est dénoncé, pris pour un autre et, arrêté par le guet, doit payer pour échapper à la prison… Au jardin des Tuileries, alors Palais royal, il lui arrive une autre aventure. Le jardin est un espace où l’on se promène et l’on se fait voir. Provincial isolé, il se lie d’amitié avec deux hommes qui se font passer pour des gentilshommes bretons mais qui sont, en fait,  des escrocs. Ils lui présentent une jeune femme, l’invitent à des soirées dans une « petite maison ». Il tombe amoureux de la jolie Parisienne qui est en réalité une femme entretenue. Cette dernière le déleste de son argent et disparaît quand il n’en a plus. Cette petite histoire, trop belle pour être vraie, appartient au répertoire romanesque et théâtral de l’époque. Elle semble insérée dans le guide pour avertir sous une forme plaisante les voyageurs du fait que la société du paraître qui fait le charme de Paris peut s’avérer une illusion.


La ville comme espace de sociabilité

Paris au XVIIIe siècle est une capitale à laquelle il semble manquer l’essentiel : le roi et la cour. Au siècle  précédent Louis XIV a décidé d’installer la Cour à Versailles, à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de la capitale. C’est là que résident désormais le roi et la noblesse. Les « bureaux » c’est-à-dire les ministères ont suivi la cour.  

Paris est donc une ville où, loin des yeux du Roi, règne une liberté intellectuelle et une liberté de ton qui marquent la naissance des Lumières. Ce terme indique une nouvelle position philosophique qui sera en quelque sorte résumée dans l’Encyclopédie de Diderot. L’esprit des Lumières stipule que toutes les croyances, y compris le dogme catholique, peuvent être soumises à la critique de la raison. La société et l’humanité sont susceptibles de progrès. Un pouvoir n’est légitime que s’il s’emploie au bien commun. La liberté est indispensable au progrès des idées, qui est la condition du progrès de l’humanité.

Il y a, à Paris des lieux qui s’avèrent être des endroits privilégiés où se discutent ces idées nouvelles et où apparaît ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas appellera « la sphère publique ». Etudiant l’histoire des cafés parisiens au XVIIIe siècle[5], Habermas identifie ces derniers comme les lieux où la discussion libre peut se tenir et montre que les idées nouvelles ont besoin d’un espace  matériel et symbolique à la fois pour exister. Au nombre de ces lieux emblématiques de la ville des Lumières, on compte des lieux ouverts à tous comme les galeries du palais Royal ou les cafés, et des lieux qui accueillent une société choisie, experte dans l’art de la conversation :  le salon tenu par une hôtesse appartenant à la grande bourgeoisie d’affaires ou parlementaire, ou encore à l’aristocratie, et l’exposition de peinture (appelé aussi «  salon »), où s’élabore une esthétique nouvelle.

Sous  les Arcades du Palais Royal se rencontrent les prostituées, les étrangers, les hommes de lettres. On y trouve des libraires. On y vient prendre des nouvelles et bavarder. Les cafés sont des lieux privilégiés où s’épanouit la discussion : par exemple le café Procope situé rue de l’Ancienne Comédie, qui sera jusqu’en 1770 face à la Comédie française et où se rencontraient les acteurs, les dramaturges, les académiciens et autres gens de lettres.

Cette activité sociale a une dimension politique. C’est dans les rencontres et la discussion sur des questions de morale, de philosophie, d'esthétique, que se forge une nouvelle sorte de sociabilité bourgeoise. L’ « opinion », se crée. Elle n’est pas obéissance à des normes imposées d’en haut mais émerge dans la libre confrontation des idées et  des choix individuels, opérés par des hommes éduqués, éclairés, informés.
De ce fait, on trouve aussi dans les cafés des espions et des provocateurs. Dans un texte intitulé « Deux-cent-troisième-nuit-Suite du café – espions », Rétif fait un tableau très vivant des mauvaises rencontres que l’on peut faire dans les cafés du Palais-Royal. Ce soir là on discute de la guerre d’indépendance américaine :

« J’étais allé dans un café de l’Ancien palais Royal que je ne nommerai pas. J’entendis parler des affaires d’Etat, avec beaucoup de liberté ! Je remarquais même que certaines personnes, dont la physionomie, quoique composée, n’annonçait pas une certaine éducation, s’exprimaient plus librement que d’autres et disaient des choses extrêmes. J’eus des soupçons. Je m’approchai de deux de ces hommes ; je leur parlai morale : rien ; ils ne m’entendaient pas ; physique : pas davantage ; ils ne daignaient pas m’écouter. Enfin je hasardai un mot indifférent de politique. Ils devinrent out oreille. Je les connus pour lors et je les observai. Ils émoustillaient beaucoup un jeune homme de province, qui paraissait avoir la tête chaude et qui citait toujours les gens dont il tenait ses opinions. Je m’approchai de ce jeune homme. Je lui parlai morale. Aussitôt, il s’enflamme, et m’en fait un beau traité. Je fus sûr alors que ce n’était qu’un imprudent. Je voyais que nous étions observés. Je parlai toujours très haut. Mais une petite rixe politique s’étant élevée à l’autre bout de la salle, et tout le monde y ayant couru, j’en profitai pour dire au jeune imprudent de se retirer adroitement et je lui donnai rendez vous au Pont-au Change.. [6]».


Lorsqu’ils quittent les cafés, les hommes de lettres, les artistes, et les amateurs oisifs se rendent dans les salons que tiennent les dames de la grande bourgeoisie dans leurs magnifiques hôtels particuliers. Elles reçoivent l’après midi et en soirée. L’art de la conversation s’y épanouit. On y développe des idées nouvelles, loin de la cour. Madame d’Epinay reçoit Grimm et d’Holbach. Chez elle Diderot noue les relations qui lui permettent de mener à bien la publication de l’Encyclopédie, bible de l’esprit philosophique.

Les salons de peinture
Le salon de peinture qui se tient annuellement dans le Salon carré du Louvre est aussi l’occasion de confronter les opinions en matière d’esthétique et de forger ce que l’on appellera « l’opinion publique ». A Paris, l’ancien château des rois, au Louvre, est quelque peu abandonné. Le souverain a autorisé des artistes à y habiter. Sa grande collection de tableaux se trouve dans la magnifique Galerie du bord de l’eau construite à la fin de la Renaissance pour relier le vieux château fort du Louvre au château des Tuileries. Malgré le désir de l’opinion le Roi ne réussit pas s’organiser pour l’ouvrir au public. Chaque année le Louvre se trouve pourtant au cœur de l’actualité artistique lorsque les peintres autorisés par l’Académie exposent leurs toiles dans le Salon carré (c’est de cette circonstance que vient l’habitude d’utiliser le terme de « salon » pour désigner des expositions annuelles de peinture). Ces expositions sont l’objet de commentaires dans la presse ; les amateurs s’y rencontrent. Diderot, par exemple publie sous le titre de Salons la critique des tableaux exposés en 1759 et 1761.

Or les discussions sur des choix esthétiques en matière de peinture ont une dimension politique. Diderot, par exemple, accorde une valeur éducative à la peinture et à la littérature. Il écrit : « rendre la vertu aimable, le vice odieux, le ridicule saillant, voilà le projet de tout honnête homme qui prend la plume ou le pinceau »[7]. Le choix du thème traité par le peintre n’est donc pas indifférent Or l’Académie défend les règles du « grand genre », la peinture d’histoire, la peinture de bataille, le portrait aristocratique qui correspondent aux normes et aux valeurs d’une société aristocratique. A l’inverse, des peintres contemporains n’hésitent pas à prendre pour modèle des évènements de la vie bourgeoise. Les tableaux du peintre Chardin montrent des femmes de la petite bourgeoisie parisienne dans leur décor familier, engagées dans des travaux quotidiens : porter un  pot de lait, donner à boire à un chat. Les tableaux de Greuze, peintre venu de Tournus en Bourgogne, illustrent la nouvelle sensibilité  de la bourgeoisie urbaine. Cette dernière s’intéresse aux vertus privées, à la puissance de sentiments tels que l’amour filial ou la solidarité familiale. Ses personnages sont empruntés, eux aussi, au peuple urbain ou à la riche paysannerie. La cruche cassée évoque le drame que représente pour une jeune fille de l’époque la perte de sa virginité, à travers la métaphore du pot de lait brisé sur le chemin  de la maison. Le tableau intitulé  Le Retour du fils prodigue interprète un épisode célèbre de la Bible en le plaçant non pas dans une antiquité pleine de noblesse mais dans le cadre familier de la maison d’un riche paysan.

Autour de ces tableaux naissent des discussions. On affirme la nécessité de rompre avec les codes esthétiques liés à la domination de l’aristocratie traditionnelle. Denis Diderot admire particulièrement chez Greuze des toiles comme « Le paralytique ou les fruits de la bonne éducation », « La Piété filiale », « Le fils ingrat », dont il écrit « Cela est excellent et pour le talent et pour les mœurs ; cela prêche la population ». Il aime aussi les tableaux de Chardin dont il loue la composition et la lumière.

Paris, ville capitale
Ville rebelle, dominée par son Parlement et animée par une bourgeoisie qui s’émancipe, Paris inquiète Versailles. Tout au long du siècle le pouvoir monarchique va, de façon continue, s’employer à procéder à des remaniements urbains qui affichent à la fois son désir de moderniser la vieille capitale médiévale et d’inscrire dans le paysage urbain les symboles de son autorité. Mais cle pouvoir central est encore très démuni d'instruments propres à la " bonne administration " d'une ville et c’est plutôt la pure dynamique de la spéculation foncière qui sert le développement de la cité.

La vieille ville médiévale
La vieille ville médiévale demeure au XVIIIe siècle intouchée dans le périmètre de l'enceinte de Philippe Auguste, dont on a cependant fait tomber la muraille. Dans l’ile de la Cité, l’entassement des hautes maisons à pans de bois et des églises innombrables et souvent vétustes n’a pas été modifié. Tout le quartier de la place de Grève, celui du Louvre, le Quartier latin, de la Seine à la place Maubert, demeurent ce qu’ils étaient au XVe siècle : un entrelacs de ruelles. Le Cimetière des Innocents est toujours placé au cœur de la cité, avec ses ossuaires, en dépit de toute prudence sanitaire. C’est le territoire des malfrats et des bandits. Les halles, situées tout à côté, suscitent chaque jour une intense activité de transport dans les rues étroites qui l’entourent. L’hôtel de ville du XVe siècle s’élève le long de la Place de grève, port de la ville où les ouvriers sans emploi attendent chaque jour qu’on les embauche. C’est sur cette place que se font les exécutions publiques, spectacles cruels prisés du peuple. Le châtelet, vieille  forteresse  sombre, garde l’entrée du Pont qui mène à la Cité, où se dresse la flèche de la Sainte Chapelle. Les Tours de Notre Dame lui répondent à la pointe nord de l’Ile. Dans l’ancien palais des rois capétiens situé dans la pointe sud on rend la justice. Dans ses galeries se tiennent toutes sortes de commerces. On y vend des gants, des chapeaux, des fichus. Elles sont aussi hantées par des pickpockets : le «Voyageur fidèle » s’y fait voler sa bourse… Le donjon du Louvre, devenu inutile, domine cette vieille ville médiévale. Dans l’île, l’Hôtel Dieu qui rassemble malades et mourants, rejette directement ses eaux sales dans la Seine.
Le Pont neuf
Rétif exprime bien le sentiment des contemporains à l’égard du vieux quartier de la cité. Il se promène et voit les bains ; des petits garçons

« J’allai, écrit-il ensuite à la pointe appelée le Terrain, en passant par la barbare et gothique Cité, qui est plutôt un inextricable labyrinthe qu’une ville. Figurez-vous des rues philadelphes, où 2 personnes qui se rencontrent ne peuvent passer qu’en s’embrassant , tortueuses, malpropres ; des maisons en pierre de taille élevées de quatre étages ; on y étouffe, l’air ne circule pas, on croit se promener au fond d’un puits… [8]»



La ville classique : ordre et grandeur
Autour de la ville médiévale, s’est étendue une ville moderne dont la topographie est toute différente. Les rues sont droites et se coupent à angle droit. On ya ménagé lorsque c’était possible des ombrages ou des promenades. Des places magnifiques permettent d’organiser des fêtes publiques. Beaucoup de ces nouveaux quartiers font l’objet de spéculations immobilières. Le preincipe est le suivant : un grand financier achète un grand terrain, fait tracer des rues, obtient du roi et de la municipalité  quelques privilèges et fait construire des immeubles qu’il revendra a prix d’or. C’est ainsi que se construit la place Vendôme. A la fin du siècle, il n’y a encore sur plusieurs de ses côtés que des façades d’immeubles sans rien derrière. La rue de Richelieu est, elle aussi, édifiée sur ce modèle. Lorsque le « voyageur fidèle » s’y promène il en admire  l’ordonnance et le calme.

Hôtel Amelot de Bisseuil

De grandes places sont aménagées, et ornées d’une statue du souverain. La place des Victoires au nord-ouest de la vieille ville, est ornée en son centre d’une statue équestre de Louis XIV, offerte par un riche courtisan. Elle porte à ses pieds les statues de quatre esclaves enchaînés.  Sur le Pont-neuf s’élève une statue du roi Henri IV. Les statues équestres sont les privilèges du roi. Nul autre que lui ne peut être représenté de cette manière. A l’est de la ville entre le quartier du Marais et la vieille forteresse de la Bastille qui contrôle l’entrée de la ville, la place Royale aligne sur un quadrilatère entièrement fermé de magnifiques hôtels tous semblables, en brique rouge et ardoise bleutée. Le quartier du Marais a commencé à être loti au XVIIe siècle. Il comporte une grande quantité d’hôtels aristocratiques dont l’organisation est caractéristique de la vie parisienne. Une grande porte cochère ouvre sur la rue. Elle commande une cour pavée où peuvent tourner les carrosses. Derrière l’hôtel s’étendent des jardins. L’hôtel La Vrillière, l’Hôtel dit « des Ambassadeurs de Hollande », l’Hôtel de Soubise, jouissent d’une réputation de beauté qui pousse les voyageurs à solliciter l’autorisation de les admirer. De l’autre côté de la Seine, le quartier nouveau de Saint-Germain-des-Prés aligne, à l’ouest de la ville, une autre série d’hôtels aristocratiques appartenant à la noblesse de robe. 

L’île Saint-Louis
Juste en face du Marais, l’Ile saint Louis a fait l’objet au début du siècle d’une spéculation immobilière d’envergure. L’île est alors une annexe du port de paris. On y entrepose le bois de construction et le bois de chauffage descendu des hauteurs du Morvan pour bâtir et chauffer la ville. Un financier nommé Marie obtient la permission de lotir d’île à condition d’y bâtir de ses propres deniers un pont, aujourd’hui encore appelé Pont Marie. Dans l’île vont se construire des hôtels qui alignent leurs façades élégantes sur les deux quais.

Ponts et «  embarras de Paris »
Les ponts sont des endroits essentiels : le Pont-Neuf est le plus vieux et le plus couru. Les embarras de voiture y sont connus. On y trouve aussi des jongleurs et toutes sortes de spectacles en plein air. Le Pont-Notre-Dame est couvert de maisons, comme on le faisait au Moyen-Age, ainsi que le Pont-au-Change où se tient le commerce de l’argent. Les fontaines font partie des services publics mais elles sont trop peu nombreuses. Sur le quai près du Louvre, une fontaine dite de la Samaritaine puise l’eau de la Seine pour le public. Des vendeurs d’eau la parcourent pour offrir à prix d’argent de la monter dans les étages. On trouve aussi des latrines ambulantes.

L’une des caractéristiques de la ville pré-haussmanienne est que les divers groupes sociaux coexistent dans la ville, dans les mêmes rues, parfois dans les mêmes immeubles. Pourtant il existe aussi des quartiers où les riches ne vont jamais. On a vu qu’au Quartier latin, autour des Halles, et du Cimetière des Innocents une foule misérable se presse dans les vieux quartiers. A l’extérieur de la ville il existe des amas de cabanes qui s’étendent sur les terrains vagues le long des routes qui sortent de Paris :  au delà du quartier des tanneurs, vers ce qui est aujourd’hui la porte d’Italie, ou au nord, près du gibet de Montfaucon, où l’on pend les criminels, et près des carrières d’Amérique où sont déversés les ordures de la ville que fouillent une armée de chiffonniers.

D’autres quartiers  abritent les diverses strates de la population laborieuse de paris. Rue Saint-Honoré on trouve les commerçants aisés. Dans la Cité et sur la rive gauche, beaucoup de petits artisans, des lingères, des libraires aussi. C’est là que Diderot rencontre une jeune fille qui répare ses chemises et qui travaille «  en chambre » avec sa mère. Ils l’épousera dans l’Ile-Notre-Dame dans un église spécialisée dans les mariages discrets effectués à l’insu des familles. Le faubourg Saint-Antoine est peuplé d’artisans, en particulier de menuisiers, ébénistes et d’artisans d’art. C’est de là que partiront les sections  de sans-culottes pendant la Révolution française.

Dans cette ville extrêmement bruyante, qui résonne des cloches des dizaines d’églises, du bruit des voitures qui se rendent aux halles, des carrosses, des cris des marchands dans la rue, il existe un espace un peu préservé, l’Ile Saint Louis, isolée derrière ses ponts et pourtant toute proche du cœur battant de la ville, la place de Grève. C’est là que Rétif de la Bretonne choisit de s’installer et c’est de là qu’il observe la ville.



Qui est Rétif ?
Le personnage lui–même est très particulier. Il est le fils d’un propriétaire terrien de Bourgogne dont il dresse un portrait idéalisé dans La vie de mon père (1779, 2 vol in 12). Il raconte dans Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, (1794-97, 16 vol. in 12) les péripéties de sa vie. Il est né près d’Auxerre en 1734. Il devient typographe à Auxerre puis vient habiter et travailler à Paris. Amateur de femme, prompt à séduire des jeunes filles, il a une vie personnelle compliquée. Il travaille dans des imprimeries ce qui lui donne l’occasion de rencontrer des écrivains comme Beaumarchais (Le mariage de Figaro) ou Louis Sebastien Mercier, polygraphe, utopiste, écrivain lui aussi. Il écrit toutes sortes de textes, un roman érotique (L’Anti Justine ou les délices de l’Amour, 1798, saisie par la police en 1802),élabore une proposition pour réformer la prostitution (, une sorte de roman de science fiction … Les Nuits de Paris  qui racontent en plusieurs volumes ses errances nocturnes dans la capitale juxtaposent des récits, des anecdotes, des leçons de morale, des propositions de reforme administrative, organisées autour des aventures qui arrivent au «  spectateur nocturne ». Il s’essaie au théâtre, sans trop de succès. Il écrit deux romans qui deviennent célèbre Le paysan perverti ou les dangers de la ville 1775-1776, 4 vol. in 12 et La paysanne pervertie (1784) qui racontent d’une façon moralisatrice bien dans l’air du temps les malheurs arrivés aux « paysans » tentés par la ville. Ce qui fait la valeur de ces textes est une sorte de fraicheur et surtout l’intime connaissance que possède l’auteur de la vie de la petite bourgeoisie commerçante et des artisans de Paris. Il s’intéresse aux femmes et aux jeunes filles et ses romans sont emplis de notations qui donnent à voir de façon directe et très vivante la façon dont on s’habillait, se déplaçait, se parlait  à Paris à la veille de la Révolution. Rétif développe en outre une habitude curieuse : il parcourt la nuit les quais et les ponts de l’Ile saint Louis où il habitera longtemps pour porter sur la pierre des signes lui rappelant les épisodes de sa vie intime et amoureuse. Toute celle-ci est dominée par ce qui lui paraît un drame. Il s’est fort attaché à sa fille et lorsque celle-ci se marie, Rétif se trouve dans les plus mauvais termes avec son gendre. Il accuse ce dernier de le persécuter, de vouloir le faire arrêter, d’avoir lancé contre lui les gamins de l’ile, intrigués par son manège. La vie nocturne de rétif en effet ne laisse pas d’intriguer : s’il n’est pas indicateur de police, il se conduit comme s’il l’était, se mêlant de nombreuses affaires, pénétrant chez les gens, et allant tout raconter au petit matin à une mystérieuse «  marquise » …

Une nuit de Paris, le 14 juillet 1789
Le texte ci-dessous  nous raconte une nuit très particulière. C’est celle qui a suivi la prise de la Bastille. Au début de la nuit Rétif a rencontré des gens portant des têtes coupées au bout de piques ce qui l’a bouleversé. Il continue cependant à errer dans la ville, à l’affut d’une histoire à laquelle se mêler. Son sens de la description nous fait participer à l’atmosphère fiévreuse de la ville en révolution. On ne sait plus à qui se fier, ni qui commande, ni d’où viendra le danger. Il se coule dans les groupes, écoute, suit, attentif à comprendre ce qui se passe et qui fait quoi …

La seconde partie du récit nous ramène dans l’Ile et aux affaires habituelles de Rétif. Il y a là un homme noir qui le poursuit – est-ce un délire de persécution ou véritablement son gendre ? Reparaît aussi le récit de ses habitudes nocturnes, l’histoire des graffitis, la persécution des enfants. Il y a surtout une scène de tragi comédie : Rétif arrêté, amené à l’hôtel de ville, presque pendu à la Lanterne (on est au premier jour de la Révolution ne l’oublions pas ). Et Rétif sauvé, par qui par une femme, lui qui les aime tant. Et par une femme qui en outre le reconnaît comme écrivain.
Tout dans son récit porte la marque de l’homme de théâtre. Il nous propose des petites saynètes, avec des dialogues, et même des indications de mouvement pour les acteurs (lorsqu’il bouscule la sentinelle). On en viendrait même à en douter de la réalité de la féminité de cette  lectrice providentielle qui se promène seule la nuit – avec sa cuisinière dans les rues de la ville pour raccompagner les quinquagénaires en perdition. Qu’importe. L’histoire est trop belle.
 Elle nous fait aussi toucher du doigt l’atmosphère de la ville, ce que trop peu d’écrivains du temps nous permettent de comprendre. On sent la chaleur de la nuit de juillet, les gens aux fenêtres, les sentinelles sur les ponts, les hommes en habit rouge qui passent. Ces textes de rétif, tout incroyables et déguisés qu’il soient nous offrent une occasion unique : celle de prendre le pouls de la grande ville, comme si nous y étions.




Le soir du 14 juillet
«  J’errai le reste de la soirée[9]. En passant devant la place Dauphine, j’entendis le tambour : un homme bien mis y donnait l’avis public qu’il y a avait, au Luxembourg, des souterrains pour aller à la plaine de Montrouge. Je fus tranquille : je sentis que c’était une fausse alarme, et que si l’on en avait eu de véritable, l’on n’aurait pas controuvé celle-là.
J’allais au Palais-Royal. Toutes les boutiques étaient fermées. Les têtes, comme celles de Méduse, semblaient y avoir tout pétrifié. Les groupes du jardin n’étaient plus occupés, comme les jours précédents, de motions ; ils ne parlaient que de tuer, de pendre de décapiter : mes cheveux se hérissèrent…
Tout à coup un homme arrive : «  Messieurs, nous courrons le plus grand danger ! Il ne se trouve que huit hommes au poste le plus important, celui de l’entrée du Pont Royal : et il en faudrait huit cents pour garder le canon… Que tous les bons citoyens montrent leur zèle ! Qu’ils aillent avertir au district de saint-Roch tandis que d’autres irons annoncer au poste un prompt secours ». J’allais au Pont Royal.
Je n’y vis effectivement que huit hommes. Je traversai le pont, et m’en revins par le quai des Quatre Nations. On y demandait «  Qui vive ? » comme dans les villes de guerre. Les fausses alarmes tenaient tout en haleine. J’avançai. Ici on dépavait, pour arrêter la cavalerie. Là on amoncelait les chaises des églises, malgré les cris des loueuses. Toutes les avenues étaient patrouillées, et des piquets laissés interrogeaient les passants.
Ce fut ainsi que, laissant ma demeure, j’allai jusqu’à l’Ile Saint-Louis, que je ne manquai jamais à circuler, jusqu’à ce jour. Au milieu de la rue Saint-Louis, je fus interrogé. Je dis ce que j’avais vu, et qu’à l’instant même un cavalier venait d’arriver à toute bride en criant «  Aux armes !»… un homme noir me remarque, me nomme : je décline mon nom, et m’éloigne.
A l’entrée du pont de la Tournelle, pour retourner chez moi, une sentinelle, petit homme qui me parut méchant, m’arrête avec ironie, et me force d’entrer au corps de garde. C’en était fait de ma vie si le scélérat qui mettait en œuvre un polisson , eût osé se montrer.
C’était si vrai que j’étais désigné que la sentinelle ne me connaissais pas personnellement ; que le petit homme noir qui venait de me remarquer, ne m’avait signalé que par mon habit rouge, et que je trouvai dans le corps de garde un autre homme aussi en habit rouge, qu’on avait arrêté pour moi. L’insolente sentinelle qui me parut un faraud de rivière, de l’île, me tint des propos singuliers, et voulait me fouiller, non pas tout de suite mais après être sorti un moment. Sans doute qu’il avait été consulter le délateur, qui pouvait me voir du dehors. ..Je demandais l’officier ; On me montra le sergent qui ne fit pas grande attention à moi. Je m’impatientais ; On renvoya l’homme rouge arrêté pour moi. Un petit garçon dit un mot au sergent, qui sortit. En rentrant il fut tout autre. « Vous avez renvoyé le premier dit-il à la sentinelle, moi, je renvoie le second ». La sentinelle me saisit au collet, en disant «  J’ai des renseignements ! C’est celui-ci, qui est l’espion du roi.- Ma foi ! lui dis-je, je suis l’espion du vice mais non celui du roi. ; je n’ai jamais eu l’honneur d’être en relations directe avec le chef de la nation. .. cependant, ajoutai-je avec fermeté, l’officier me rend libre, sentinelle ! (la repoussant) obéis à ton officier ! » Et je parvins à me dégager. Je le répète, c’était fait de moi  si j’eusse été conduit à l’Hôtel-de-Ville. Le monstre dénonciateur criait après moi, et me faisait mettre au fatal réverbère. Ce jour là, l’on n’examinait rien.
Mais qui avait si bien disposé le sergent en ma faveur ? … Une jeune fille…Tandis qu’on m’arrêtait, une jolie brune, qui me remarquait tous les jours sur l’île, qui m’y voyait souvent, de sa fenêtre, écrire mes  dates ; elle entendit mon délateur conseiller de m’arrêter. Aussitôt cette jeune personne descend avec la cuisinière, et vient achever de me reconnaître, du dehors, par la fenêtre basse du corps de garde. Je m’expliquais alors. « Ah ! dit-elle, c’est ce pauvre Dateur, que les enfants appellent Griffon, depuis qu’un vilain homme, petit et noir, le leur a fait remarquer ! C’est un bon homme ; je me suis complue à le suivre, pour lire ce qu’il écrivait. Cela était fort innocent, je t’assure ! ». Elle appela un petit garçon, et l’envoya dans le corps de garde, demander le sergent. Cet homme sortit, et la jolie brune lui parla pour moi. Voilà ce qui me le rendit favorable.
 En me retirant, je la trouvai. Malgré la timidité naturelle à son sexe, et l’heure, et le jour, elle m’aborda : « Je veux vous reconduire chez vous ! me dit-elle : vous avez un ennemi cruel que j’ai entendu vous dénoncer… Donnez moi le bras : je vous défendrai ». Surpris, confus, je la remerciais. La sentinelle était revenue à son poste. Cet homme dépendait du père de la jeune personne. « Qui êtes-vous ? me dit-elle – je suis l’auteur du Paysan perverti. – Vous…Ah ! si mon père était à la maison, il vous embrasserait !... Allons Madelon, reconduisons-le chez lui…Je m’intéressais à lui sans le connaître… Et toi misérable ! dit-elle à la sentinelle, prends garde à toi !... » Nous marchâmes. »
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[1] Retif de la Bretonne, Les Nuits de Paris, Gallimard, Folio, 1987, 403 p., , p. 237
[2] Daniel Roche, Le peuple de Paris. Essai sur la culture populaire au XVIIIe siècle, Paris, Aubier, 1981
[3] publié « à Amsterdam » en 1753.
[4] L. Ligier, Le voyageur fidèle ou guide des étrangers dans la ville de Paris, Pierre Ribou, libraire 1715. (disponible sur gallica).
[5] Monique Canto Sperber (dir), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Paris, PUF, 2004, t. 1 Jürgen Habermas,
[6] Rétif de la Bretonne, Les nuits de Paris ou le Spectateur nocturne, Gallimard, Folio, 402 p. , p. 253
[7] cité par  Arthur M Wilson, Diderot, sa vie son œuvre,  Bo448uquins,   p.
[8] Rétif, Les Nuits de Paris, ouv. cité, p. 218
[9]  rétif Les Nuits de Paris, p. 61 Quatrième nuit

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