lundi 15 octobre 2012

Ces images qu'on ne peut pas montrer

Notes du cours n° 2

Lewis Carroll, 1832-1898,Xie Kitchin Sleeping, 1874 et Alice as a beggar Child, 1859

Les responsables de musées, organisateurs d'exposition tout comme les édieturs le savent: certaines images ne peuvent pas ou plus être montrées ou publiées. qu'elles tombent sous le coup de la loi où qu'elles heurtent la sensibilité de tel ou tel groupe de pression, elles déclenchent des scandales médiatiques, manifestations, intervention de la police, ou même des attaques physiques contre l'image incriminée, ses auteurs, ses médiateurs.

Cette intolérance à l'image est variable dans le temps et dans l'espace. Certains pays du monde musulman tendent par exemple à appliquer strictement une norme religieuse qui prohibe la représentation du corps humain. Les pays européens et plus généralement l'occident au contraire sont submergés par des masses d'images. Paradoxalement c'est parcequ'ils croient au pouvoir de l'image, à sa force d'entrainement, qu'ils prohibent la diffusion de certaines images dans un cadre général ou particulier. Il est interdit par la loi de diffuser des images réalistes de violence ou de sexe dans la presse  à l'intention des mineurs par exemple (Loi sur les publications destinées à la jeunesse).

Cependant les normes éthiques, les codes moraux des sociétés tout comme la légitimité des engagements politiques varient dans le temps. Il n'est donc pas facile de se raccrocher à des normes abstraites, transcendantes pour expliquer pourquoi une image serait interdite ( parce que " pornographique" par exemple) ou pas. Nous allons donc envisager cette question à partir d'un autre point de vue. Face à une controverse, un scandale, un moment de censure, nous allons considérer les acteurs en présence, leurs discours, leurs arguments, leurs alliés, leurs succès ou leurs échecs.

On pourra alors transposer cette position dans la pratique du médiateur culturel : face à une programmation risquée, celui-ci devra, en premier lieu, clarifier sa propre position. Est-ce que les oeuvres qu'il montre correspondent à ce qu'il souhaite faire dans son métier ? Par ailleurs il ne lui sera jamais inutile  d'essayer d'évaluer les forces en présence, les arguments, les alliances possibles. Dans certains cas, la défense de la liberté de l'artiste pourra être une ligne de défense solide; dans d'autres, parce que les conditions seront différentes, des critères répondant aux enjeux de société (lutte contre la pornographie, la pédophilie, l'antisémitisme, le racisme ...) devront être pris en compte.

Si l'on adopte ce point de vue décalé qui donne toute son importance au contexte, il est nécessaire d'aborder de façon séparée les différents domaines de la vie artistique et culturelle. La censure, en effet, n'est pas la même dans le théâtre et le cinéma, la peinture et la photographie...

Nous allons prendre nos exemples dans ce dernier domaine. En effet il a circulé en France l'année dernière une exposition concçue en Suisse et appelée " Controverses", consacrée aux photographies qui, dans l'histoire, ont fait scandale. Nous allons choisir quelques unes d'entre elles et, déplaçant notre regard des images vers les controverses qui les ont entourées, nous intéresser aux acteurs: artistes, médiateurs, (éditeurs, directeurs de musées, commissaires d’exposition), médias, hommes politiques et à leurs arguments.
 
La controverse (Histoire des sciences) a en effet cet intérêt qu'elle met en évidence les acteurs, les enjeux déclarés ou cachés, les stratégies et les tactiques.

On choisira des photographies d'art qui font scandale parcequ'elles touchent au domaine d ela pédophilie, tabou récemment réactivé de façon nette dans les sociétés occidentales. On rappellera en préalable que la sensibilité en ce domaine a changé en considérant deux images prises par Lewis Carroll (voir ci-dessus). Dans une première partie on s'intéressera à une image de Irina Ionesco qui fut, pendant un temps, une image " impubliable" ou du moins " indiffusable". Ensuite on considerera le sort d'une photographie représentant l'actrice Brooke Shields enfant, retirée tout récemment d'une exposition à la Tate Gallery et l'on fera le lien avec la condamnation du directeur du Musée des Arts contemporains de Bordeaux, H.C Cousseau ,pour une exposition appelée "Présumés innocents" en 2000.

I. Eva8, une image indiffusable ?
Les photos de la fille d’Irina Ionesco, nous permettent de considérer à quelles conditions une image est publiable, et dans quel genre de livre.
La photographie : Irina Ionesco, Eva,8 (non diffusable)
Cette photographie est tirée de la série où se trouve aussi “Eva, palais Mucha, 1970” citée et commentée dans l’exposition « Controverses » - photo que je n’ai pas trouvée sur Internet. Elle appartient à une série de 124 photographies de la petite fille dénudée, fardée, parée.
Irina Ionesco, est une photographe d’origine roumaine; elle fait en une 1974 premiere exposition à Paris. Elle peut donc bénéficier de l'exception qui fait qu'une oeuvre d'art n'est pas soumise à la loi commune. Elle publie en 1977, Temple au miroir avec Alain Robbe Grillet, chez Seghers, à Paris (aujourd’hui le prix de vente de ce livre est de 350 euros).

Les publications des photographies de sa filles provquent une controverse mais on remarquera que , en France, dans les années 1970, montrer ces photographies dans l'espace public est possible. En 1978, une scandale est soulevé par le journal Ici-Paris autour des photos de sa fille. Irina Ionesco. gagne le procès où la garde de sa fille est en jeu.


Vingt-cinq ans plus tard et dans le contexte de l'Amérique du nord, la situation s'avère un peu différente. En 2004 un nouveau conflit apparaît quand la photographie ainsi que d'autres assez semblabls sont publiées à nouveau dans un livre intitulé Eloge de ma fille Eva, Alice Press, Los Angeles,L'enjeu du conflit est alors la distribution du livre. Les distributeurs ne veulent pas courir le risque de tomber sous le coup de la loi. Lors de la sortie du livre aux Etats-Unis, "Stackpole Distribution" en bloque la diffusion par crainte de poursuites judiciaires. Le distributeur empêche toute vente sur le site Amazon sur le sol américain (Source: Catalogue Controverses, p. 16). L’éditeur Alice Press prend l’avis d’un juriste qui dit que “aucune image contenue dans la publication n’est susceptible d’être poursuivie légalement dans quelque juridiction que ce soit aux Etats-Unis”. C'est un argument cité dans une revue professionnelle d'éditeurs, dans l'article signé J.R et intitulé « Fulfillment House Refuses to Ship Art Title » dans Publishers Weekly, 29 nov. 2004. Alice Press désigne la décision de Stackpole comme «un acte de censure dramatique et inconsidéré » dans Pen USA, 29 nov 2004.

Dans la critique européenne, deux interprétations s'opposent, relevées par le catalogue "Controverses". La critique Chris Müller écrit : “Irina Ionesco a photographié sa fille en enfant prostituée” (Chris Müller “ Irina Ionesco, Eloge de ma fille », European Photography, vol. 25, n° 76, 2004-2005, p. 76). Le critique Richard Leydier dans Art Press adopte un point de vue distancié. “Devant ces images il faut sans doute réfréner son premier réflexe moral. Alors, le problème de la nudité enfantine s’efface devant cette relation mère-fille très tendue qui est peut-être le vrai sujet, et qui donne sa dureté au livre” (Richard Leydier, « Irina Ionesco : Eloge de ma fille”, Art Press, n° 307, dec. 2004, p. 65)

Si l'on fait, en novembre) 2009 une brève enquête sur Internet on constate ceci.
Un site américain spécialisé dans les conseils de lecture, Bookwatch, manifestement utilisé par les bibliothécaires écrit que le livre d'Irina Ionesco est « Un livre que toute bibliothèque d’université doit s’honorer d’avoir ».
On trouve sur un autre site de critique d'ouvrages en Grande Bretagne (http://www.abebooks.co.uk) le développement suivant :
« In the foreword, historian of photography Graham Ovenden urges that there should be no negative moral judgements towards photographs such as these, for these are photographs which show images of nudity "held in grace."
We should view these images without the "immorality of prudery." Ionesco herself reminds us in the book's "Historical Background": "The photos could also be controversial. However, it is only a question of one's point of view...The liberty I took in baring her was innocent....In my gaze the greatest love of all took place."
Weaving threads of baroque orientalism, gothic eroticism and surrealist fantasy, these mysterious photographs bear witness to a passionate love, a "dark love" as Ovenden describes it, between Irina lonesco and her remarkable daughter Eva lonesco. »

Sur Amazon.com on trouve le livre mais il n'y a aucun commentaire dans dans la rubrique «les avis des internautes ». A la place le moderateur (?) a placé la citation d’un critique qui légitime l'oeuvre par sa qualité artistique. Il écrit :
"A virtuoso manipulator of the transgressive feminine erotic.... [Irina Ionesco] has a superlative eye, and some fabulous images result." -- Chris Miller, EUROPEAN PHOTOGRAPHY, No. 76 2005, p.76.

Par ailleurs une galerie parisienne propose les oeuvres d'Irina Ionesco, sans éviter le qualificatif " érotique" mais sans proposer de photographies de trop jeunes filles, même si le thème des photographies proposées demeure très proche de celui de la série "Eloge de ma fille".

II. Spiritual América : une image inexposable ?

Les clichés de Gary Cross représentant Broke Shields enfant nue permettent de se demander à quelles conditions une image est montrable. Cela dépend du musée qui propos de l'exposition, du thème de l'exposition, du pays, du moment.
 
Gary Cross, Spiritual America

La photographie aujourd'hui intitulée Spiritual America a une trajectoire complexe. Le quotidien français plutôt conservateur Le Figaro raconte l'histoire ainsi :

“Nous sommes en 1975 et Gary Gross, photographe américain, réalise une série de photos d'une enfant de 10 ans, la future actrice Brooke Shields, entièrement nue dans une salle de bains remplie de vapeurs d'eau chaude. A ses poses lascives, les photos ne cachent absolument rien de la nudité de la petite fille.
A l'époque, la mère de la jeune Brooke Shields touche 450 dollars pour céder les droits du cliché au photographe new-yorkais. Rapidement, la photo est publiée dans divers magazines. Si le cliché choque, on évoque peu à l'époque son éventuel caractère pédophile. Mais Brooke Shields, qui entre-temps est devenue une star de cinéma avec son rôle dans «La Petite» de Louis Malle (1978) puis dans «Le Lagon bleu» (1980) tente, à plusieurs reprises, de récupérer ses droits sur le portrait. En vain. En 1983, notamment, la justice américaine établit que la photographie n'est ni sexuellement provocante, ni pédophile ou encore pornographique.

A la fin des années 90, Garry Gross cède ses droits à l'artiste Richard Prince. Ce dernier photographie le portrait et lui donne un nouveau nom. La notoriété du cliché est relancée. C'est à partir de ce moment-là que les premières accusations de photographie à caractère pédophile apparaissent.

"Devenu oeuvre d'art, le cliché est exposé dans des musées. Il n'est pas censuré. En 2007, la photo, exposée au musée Guggenheim de New York, n'a pas fait l'objet d'une controverse particulière. Même réaction en Suisse et en France : au printemps 2008, le cliché faisait partie de l'exposition «Controverses», présentée au musée de l'Elysée de Lausanne puis à la Bibliothèque Nationale de France, à Paris, au mois de mars dernier.
Et, s'il a fait beaucoup parler de lui, il n'a, en revanche, subi aucune demande de retrait de la part des autorités.» (Le Figaro)
Le Figaro note la relative rareté des poursuite contre les artistes en France et note
"Il est toutefois déjà arrivé à la France de demander le retrait de certaines œuvres d'art, en vertu de l'article 227-24 du code pénal relatif à la «diffusion d'images à caractère violent ou pornographique ou contraire à la dignité humaine».
En 2006, notamment, le peintre marseillais Gilles Traquini s'est vu contraint de retirer d'une galerie de Nice l'une de ses toiles reproduisant le célèbre tableau de Gustave Courbet, «L'origine du monde» (1866).
La même année, Henry-Claude Cousseau était mis en examen pour avoir organisé six ans plus tôt l'exposition «Présumés innoncents», sur le thème de l'enfance et son trouble (le cliché de Brooke Shields en faisait partie), à Bordeaux. Le verdict n'a toujours pas été rendu."(voir plus bas).
En 2008, c'est l'artiste Philippe Pissier qui a été inquiété, pour des collages érotiques représentant des poitrines ornées de pinces à linge.
Et, plus récemment encore, la police a fait retirer des murs de la FIAC de Paris les photos d'Oleg Kulik. Y figuraient notamment l'artiste, nu, avec des animaux ou encore se promenant avec un collier de chien dans les rues de Moscou."

On notera que Brooke Shields a conclu un arrangement avec le photographe Prince et a fait avec lui une seconde séries de photographies sur un thème proche où cette fois elle pose en tant qu'adulte et vêtue d'un bikini.

Octobre 2009 : l’exposition "Pop Life, Art in a Material World" à la Tate Modern

En octobre 2009 à l'occasion de exposition à la Tate Modern, "Pop Life, Art in a Material World" la photographie refait parler d'elle. Elle est exposée dans une salle spéciale avec un panneau prévenant les visiteurs.

Cliché paru dans The Guardian
 
Un article paru sur le site www.lepoint.fr raconte :
« Le tabou Lolita a eu raison du Tate Modern. Le musée londonien ne pourra pas exposer une photo de l'actrice Brooke Shields. Ainsi en ont décidé les policiers anglais de l'unité chargée de la poursuite des publications obscènes, à la suite d'une visite dans la célèbre galerie, selon le quotidien anglais Guardian .

"L'image est en effet des plus ambiguës : l'actrice, âgée de 10 ans sur le cliché, est nue et outrageusement maquillée. Le Tate Modern souhaitait exposer l'objet du scandale intitulé Spiritual America à partir du 1er octobre dans le cadre de son exposition "Pop Life, Art in a Material World". Dans une salle isolée et avec un message d'avertissement, "Mettre un tel panneau n'attirerait que les pédophiles", une association britannique de défense des enfants s'est insurgée : "C'est le genre d'excuse utilisée pour justifier la pédopornographie. Je pense que personne ne voudrait voir sa fille photographiée de la sorte et de cette manière obscène."

Le journal anglais The Guardian commente l’événement en indiquant avec précision quels sont les acteurs.:
« Tate Modern removes naked Brooke Shields picture after police visit. Gallery takes down photo of actor when she was 10, made-up and nude, after advice from Met's obscene publications squad »
« A display due to go on show to the public at Tate Modern tomorrow been withdrawn after a warning from Scotland Yard that the naked image of actor Brooke Shields aged 10 and heavily made up could break obscenity laws.
« The work, by American artist Richard Prince and entitled Spiritual America, was due to be part of the London gallery's new Pop Life exhibition. It has been removed from display after a visit to Tate Modern by officers from the obscene publications unit of the Metropolitan police.

• LES ARGUMENTS EN PRESENCE

Pour les partisans de l'intervention : il s'agit agir au nom du bon sens contre le « sexuellement explicite »
• « A Scotland Yard source said the actions of its officers were "common sense" and were taken to pre-empt any breach of the law. The source said the image of Shields was of potential concern because it was of a 10-year-old, and could be viewed as sexually provocative.
Arguments contre l’intervention
- Il n'y a pas eu de controverse majeure en 2007 au Guggenheim autour de cette photo
" The work has been shown recently in New York, without attracting major controversy, where it gave the title to the 2007 retrospective of Prince's work at the Guggenheim Museum.
- Présence d’autres photographies « sexuellement explicites » dans l’expo de la Tate Modern
" The Pop Life exhibition also includes works from Jeff Koons's series Made in Heaven, large-scale photographic images that depict the artist and the porn model La Cicciolina having sexual intercourse.
- There are also works by Cosey Fanni Tutti, who, as part of her artistic practice, worked as a porn and glamour model in the 1970s and then displayed some of the resulting images in an exhibition at the ICA in 1976.
- In an essay in the exhibition catalogue Jack Bankowsky, co-curator of the exhibition, describes the image as of "a bath-damp and decidedly underage Brooke Shields … When Prince invites us to ogle Brooke Shields in her prepubescent nakedness, his impulse has less to do with his desire to savour the lubricious titillations that it was shot to spark in its original context … than with a profound fascination for the child star's story."

The Metropolitan police said: "Officers from the obscene publications unit met with staff at Tate Modern … The officers have specialist experience in this field and are keen to work with gallery management to ensure that they do not inadvertently break the law or cause any offence to their visitors. »

Le discours du Musée :
Le disours élaboré par le Musée n'a pas été suffisant pour maintenir le cliché dans la sphère de l'art. L'exposition est ainsi décrite sur le site du Musée
Room 6 Richard Prince, Spiritual America IV
"Nowhere do the conundrums of modern celebrity figure more vividly — or more poignantly — than in the child star. The actress and model Brooke Shields first appeared in Richard Prince's oeuvre in his 1983 work Spiritual America. Assuming the role of mediator, rather than creator, Prince re-photographed an eerie image - taken in 1975 by commercial photographer Garry Gross - of the naked ten-year-old future starlet made up like a grown woman. The resulting picture was fitted with a faux-gilt frame and exhibited alone, in a disused storefront on New York's then down-at-heel Lower East Side. Titled Spiritual America after a 1923 photograph by Alfred Stieglitz that depicts the back haunches of a gelded workhorse, Prince's gesture has been variously interpreted as pointing to a shift in America's preoccupations from labour to 'look', or an indictment of the exploitation of a child as the late twentieth century's beast of burden. For the artist, who has eschewed the endorsement of a fixed critical posture, it is 'an extremely complicated photo of a naked girl who looks like a boy made-up to look like a woman'. By the early 1980s, Shields was a teen star, the wholesome face (and body) of Calvin Klein jeans. Prince's decision to present the image as a work of art provoked a flurry of controversy when Shields' mother and manager, who had facilitated Gross's original shot, attempted to have the photograph withdrawn from circulation."

" For Prince, Shields' story has remained a suggestive symptom of our culture of publicity (not to mention an important landmark in his own artistic mythology), and in 2005 he reprised the installation at the same New York location, this time in co-operation with the adult actress. Produced in collaboration with the celebrity photographer Sante D'Orazio, Spiritual America IV invokes the seductive atmosphere and pose of the earlier image, but now Prince's subject is discreetly clad in a bikini. Recreated here at the artist's request to replace his original Spiritual America in this exhibition, Spiritual America IV marks a new chapter in the story of a work that continues to address our implicated relationship to the seductions and ruses of celebrity culture.»

3.Henry-Claude Cousseau et « Présumés innocents » : les médiateurs mis en cause

L'Affiche de " Présumés innocents" Bordeaux.

L'ordonnance notifiée vendredi 19 par les juges d'instruction …
après qu’en mars 2008 le Procureur de la République de Bordeaux a requis un non-lieu, Marie-Laure Bernadac, Henry-Claude Cousseau, Stéphanie Moisdon font aujourd’hui l’objet d’un renvoi en correctionnelle par le Juge d’instruction Jean-Louis Croizier.

Voilà donc l'organisation d'une exposition d'art contemporain tout ce qu'il y a de plus officielle, sommée de répondre des chefs de "diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique et de diffusion de messages violents, pornographiques ou contraires à la dignité humaine susceptibles d’être vus par un mineur" (Les magistrats instructeurs en charge du dossier n'ont pas estimé pouvoir poursuivre la vingtaine d'artistes également désignés par les plaignants pour "corruption de mineur"). Les commissaires Marie-Laure Bernadac et Stéphanie Moisdon," continueront bien entendu à défendre la liberté d’expression et l’art contemporain devant le Tribunal".
De son côté, Me Emmanuel Pierrat, avocat des deux commissaires, a évoqué dans un communiqué à l'AFP "une situation judiciaire unique en France" dans le domaine artistique.

Une pétition sur le net en faveur de l’organisateur de l’exposition
« Amateur d’art »Vous avez sans doute tous déjà entendu parler du procès fait à Henry-Claude Cousseau, actuel directeur de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, qui est poursuivi pour avoir organisé l’exposition “Présumés Innocents” au CAPC de Bordeaux, du temps où il était directeur de ce lieu. Le Monde en parle ici et là.

Voici le texte de la pétition de soutien à HC Cousseau, que je vous invite à signer en envoyant vos noms, qualités et ville à l’adresse noslibertes-nosdroits@aliceadsl.fr
• NOS LIBERTÉS - NOS DROITS
• Nous tous, artistes, chercheurs, créateurs, intellectuels, diffuseurs, travaillant dans le domaine des arts, nous alarmons aujourd’hui des menaces qui pèsent sur nos libertés de pensée, de création et d’expression.
• La mise en examen de Henry-Claude Cousseau, Conservateur général du Patrimoine, ancien Chef de l’Inspection générale des Musées de France, ancien Directeur des Musées de la Ville de Nantes, ancien Directeur des Musées de la Ville de Bordeaux, Directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, historien de l’art renommé, des chefs de : DIFFUSION DE MESSAGE VIOLENT, PORNOGRAPHIQUE OU CONTRAIRE À LA DIGNITÉ, ACCESSIBLE À UN MINEUR : DIFFUSION DE L’IMAGE D’UN MINEUR PRÉSENTANT UN CARACTÈRE PORNOGRAPHIQUE, comme ancien Directeur du CAPC Musée d’art contemporain ayant présenté l’exposition Présumés innocents : l’art contemporain et l’enfance en 2000 à Bordeaux, nous concerne tous et nous lui exprimons notre soutien.
• Alors que les media, la publicité et tous leurs supports urbains utilisent les images de la violence au service de mobiles commerciaux et les diffusent massivement, nous nous indignons que soit nié le statut, durement conquis au fil des siècles dans notre civilisation, des oeuvres d’art, de ceux qui les produisent et de ceux qui les accompagnent.
• Cette mise en examen nous concerne tous, comme elle concerne chaque citoyen car la liberté est un bien commun et la création artistique, l’inaliénable expression d’une culture.
• Signataires de cet appel, nous affirmons notre entière solidarité à Henry-Claude Cousseau.

• Ci-dessus la photo d’une visite d’enfants à cette exposition,
• provenant de ce site officiel. (© Photo V. Monthiers, capcMusée
L' argument des opposants
"Quel argument de défense reste-t-il aux artistes dans cette affaire judiciaire ? L’avocat de l’inculpé, maître Emmanuel Pierrat, invité à l’émission télévisée de Frédéric Taddeï du 20 novembre 2006 sur France 3, a dévoilé l’essentiel de sa plaidoirie : « L’innocence des artistes et des œuvres d’art. » En effet, l’AC prétend montrer la réalité comme elle est. L’artiste n’interprète pas, il présente. Si les choses qu’il donne à voir sont moches ou mauvaises, ce n’est pas de sa faute. Le monde est comme ça ! La perversion, ici en l’occurrence la pédophilie, n’est pas dans l’œuvre qui est objective, donc pure, mais dans le regard vicieux du « regardeur » [3].

C’est ce que l’avocat plaidera au tribunal, profitant d’une circonstance troublante : les vidéos et autres pièces à conviction ont disparu. Que voulez-vous, l’AC est un art éphémère qui ne vaut que par le contexte où il se trouve ! Il n’y a donc pas d’autres preuves (le catalogue n’ayant pas été retenu). Il n’y a que « pur fantasme » des regardeurs, selon l’expression de Henry-Claude Cousseau (Le Monde, 23 novembre).

Si le ministère public se laisse convaincre par cette plaidoirie, il restera à faire le procès des « regardeurs » et à inculper les associations, les enquêteurs, les juges, les enfants qui ont posé un regard de pédophiles sur ces innocentes œuvres d’art."

Le point de vue du dr du Musée d’art contemporain de Genève
Christian Bernard
Avez-vous hésité ou renoncé à exposer certaines pièces par crainte de représailles?
– Jamais. Nous bénéficions d'une vraie tolérance à Genève, même si l'on peut toujours craindre que cela évolue. Au fond, le fait que l'on mette en accusation des images, c'était un phénomène oublié. Lorsque nous avons ouvert le musée en 1994, nous montrions sans problème un tableau de Franz Gertsch: le portrait de sa fillette nue.
La pièce, peinte à l'époque de l'émancipation des moeurs, évoque toute cette période de banalisation de la nudité qui court de la moitié des années 1960 à la moitié des années 1970. Une décennie durant laquelle il était naturel de débattre également de la sexualité des enfants, notamment du fait de la diffusion de la psychanalyse. Aujourd'hui, ces images ne sont plus vues seulement comme des représentations d'un moment de l'histoire de la sensibilité, mais aussi comme des incitations implicites à la pédophilie. Le Franz Gertsch n'échappe pas toujours à cette confusion morale et intellectuelle.

Ces diverses citations illustrent la façon dont chacun des acteurs en constituant la légitimité de son action en fonction de critères qui lui sont ptopres. La controverse ou l'établissement de rapports de force se constituent à la fois dans le champ artistique et dans le champ mediatique. Il faut être capable de construire sa légitimité, celle de son institution, et le statut d'oeuvre des objets controversés. Il faut aussi trouver des allies dans le domaine politique, social, mediatique et veiller à ne pas devenir l'enjeu de conflits extérieurs.
NB la photographie décrite ci dessus a été enlevée du site à la demande de la fille de I. Ionesco  en novembre 2011- Celle de Brooke Shield est présente sous forme tronquée.

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